Chapter Text
— T'es sûre que tes parents ne sont pas là, demanda Pau un brin inquiété.
Aujourd'hui était le jour de leur déménagement, ils étaient donc retournés chez Alora afin de prendre les affaires dont elle avait besoin et quelques meubles de sa chambre. À deux, en quelques jours à peine, ils trouvèrent un studio de deux pièces proche du site d'entrainement du brun, de quoi vivre paisiblement. Grâce au salaire que gagnait Pau, ils avaient pu choisir tranquillement et surtout vite un endroit où vivre, les dortoirs n'étant plus une solution. Pau avait prévenu ses parents à l'avance, ne souhaitant pas qu'ils ne le découvrent autrement. Bien sûr, ses parents les avaient soutenus et leur avaient dit qu'ils étaient toujours bienvenus à la maison. Ce qui avait intensément réchauffé le cœur d'Alora, qui avait enfin trouvé sa véritable famille.
— Ouais, t'inquiète, ils partent toujours vers huit heures et mon frère est parti à l'escalade. On en a le champ libre pour au moins trois heures, ce qui est amplement suffisant pour bouger quelques trucs. Elle expliqua le tout avec confiance, connaissant évidemment par cœur les habitudes de ses géniteurs et de son frère. Elle s'avança tranquillement vers le fond de son jardin, Pau la suivant de près. Ils allaient entrer par sa fenêtre, car elle n'avait toujours pas les clés de sa maison. Je monte en premier, comme ça j'irai ouvrir la porte d'entrée pour toi, d'accord ?
— Okay, répondit-il simplement, restant planté devant elle, alors qu'elle commençait à escalader le mur.
— Pourquoi tu restes planté là ? Elle rigola légèrement lorsqu'elle se rendit compte qu'il était resté à ses côtés.
— Je voulais m'assurer que tu ne te fasses pas mal en montant, ça serait bête que je ne sois pas là si cela arrive.
— Pau, elle mordilla sa lèvre inférieure devant la bouille inquiète de son copain. Il avait le don de toujours s'inquiéter de trop lorsque cela la concernait. J'ai monté ce mur maintes et maintes fois, ce n'est pas maintenant que je vais tomber, allez, elle lui fit signe de la main, file.
Ledit Pau ne fit que grommeler dans sa barbe comme réponse, levant les yeux au ciel, un léger sourire plâtré sur les lèvres. Il s'éloigna d'elle lentement, laissant le temps à la brune d'ouvrir sa fenêtre, de passer par la porte de sa chambre pour enfin rejoindre le salon dans lequel se trouvait la porte d'entrée. Son géniteur gardait toujours un double de clé avec lui et lorsqu'il était un peu étourdi après une longue journée, il la déposait sur le meuble juste à côté de la porte. Et si ce n'était pas son géniteur qui laissait trainer les clés, elle pouvait être sûre que son frère le ferait.
Le temps qu'il rejoigne la porte d'entrée, elle mit la main sur l'objet convoité. À côté de celle-ci résidait un bout de papier sur lequelle était écrit dans une écriture fébrile : Si tu passes par ici, car je le sais que tu le feras. Prends tes affaires et ne reviens plus jamais, tu fais honte à ta famille.
Elle déglutit douloureusement, elle savait qu'elle n'était déjà plus la bienvenue, mais jamais elle n'aurait un jour imaginé lire de tels mots. Elle avait l'impression de recevoir un coup de couteau dans la poitrine, une confirmation piquante qu'elle ne faisait plus partie de cette famille et qu'ils n'en avaient que faire de son avenir.
Elle inséra d'une main tremblante la clé dans la serrure, tourna doucement vers la droite afin de déverrouiller la porte et enfin pressa de son autre main la poignée de porte, ouvrant en grand celle-ci. Alora tomba nez à nez avec Pau, qui tapait doucement du pied, plusieurs cartons vides empilés dans une de ses mains. Ils se sourirent avec tendresse, le brun prenant naturellement sa main entre la sienne, leurs doigts s'entrelaçant. Ils ne fermèrent pas la porte derrière eux étant donné que le camion qu'ils avaient loué était juste devant la maison, leur facilitant la tâche.
— On prend d'abord tes affaires et après on voit ce qui nous manque, tes deux tables de chevet seraient plutôt utiles par exemple.
Ils montèrent tranquillement les escaliers, avant d'arriver dans la chambre de la brune. Pau n'avait jamais vraiment eu l'occasion de l'observer autrement qu'à travers l'écran de leur appel. Il n'avait jamais eu l'autorisation de ne serait-ce que poser le pied dans cette maison. Après tout, le géniteur d'Alora ne le portait absolument pas dans son cœur, alors cela paraissait logique.
— Ouais on fait ça comme ça. On peut aussi prendre mon lit, honnêtement j'ai pas trop envie qu'on en achète un autre, puis il est confortable.
Il laissa son regard se poser partout dans la pièce, il observait en détails chaque meuble, chaque mur, chaque décoration. La chambre de la brune ne reflétait en rien le reste de la maison, dans cette pièce tout semblait vivre. Il y avait de la couleur partout, les murs étaient bleus et blancs, décorés de multiples choses. Elle avait accroché des photos, proche de sa porte, de ses amis, de lui et de sa famille maternelle, dont elle était la plus proche. Des cartes postales de ses voyages prenaient la longueur entière du mur sur sa droite et sa collection de casquettes ainsi que de cravates prônaient fièrement, pendues sur un autre mur.
Elle avait aussi pris soin de scotcher au mur tout plein de posters tournant autour de ses centres d'intérêts : one piece, mario, enhypen et bts. Il y avait quelques stickers faits par son meilleur ami, Pablo, au-dessus de son bureau, proche de la fenêtre, accompagnés de petits maillots de foot qu'elle avait faits en papier. Il ne savait plus où donner de la tête, sa chambre avait tant de personnalité et la reflétait entièrement.
— Je m'occupe de mes vêtements, vide mes tables de chevets et descend les en attendant, lui ordonna-t-elle d'une voix presque nostalgique, alors qu'elle commençait d'ores et déjà à sortir les vêtements de son armoire pour venir les déposer dans les cartons que Pau avait délicatement posés à côté d'elle.
Il n'était pas facile pour elle de se faire à l'idée qu'elle ne reverrait probablement jamais cette pièce ni cette maison avant un long moment, voire, jamais. Elle ne regrettait pas non plus, mais une pointe de tristesse se frayait quand même un chemin en elle. Elle avait grandi dans cette maison, avait passé des journées entières cloitrées dans cette chambre et s'était fabriquée une tonne de bons souvenirs en appel avec le brun ici. Désormais, ils allaient créer leurs propres souvenirs dans leur propre maison, et elle ne pouvait être que ravie de tout cela.
— Je fais ça tout de suite.
Ils y passèrent plus de deux heures, remplir des cartons d'affaires personnelles était plus long que ce qu'ils ne l'avaient imaginé, surtout quand Alora insistait pour que tout soit rangé par catégories afin qu'ils s'y retrouvent mieux plus tard. Pau ne rechignait pas, sachant pertinemment qu'il était plus sage de suivre ce qu'elle disait. Après tout, elle avait raison, être plus organisé servait toujours.
Ils avaient donc vidé son armoire dans sa totalité, n'oubliant notamment pas de prendre tous les maillots du club qu'elle avait accumulés. Ensuite, ils étaient passés aux meubles dont ils auraient besoin dans leur futur appartement. Les tables de chevets, le lit et le bureau pour Alora. Tout cela leur avait pris un temps fou, car ils n'étaient que deux et descendre les escaliers avec un sommier qui ne pouvait pas être démonté n'était pas une tâche facile. Le bureau non plus, ils n'auraient pas dû le sous-estimer. Enfin, ils finirent leur déménagement avec les éléments de décorations que la brune voulait emporter, c'est-à-dire tout. Comment se détacher des choses qui avaient bercé son enfance et décorer sa triste chambre. Car au fond, elle savait que si elle n'avait pas pris tout cela, ses géniteurs se seraient fait un malin plaisir à se débarrasser de tout son bordel sans aucune pitié.
À la fin, ils étaient trempés de sueur et à court de souffle. Ils avaient dû refermer la porte d'entrée, remettre les clés à l'exacte même place et ressortir par sa fenêtre avant de rejoindre le camion, fermant pour de bon la porte de celui-ci. Pau, qui venait à peine d'avoir son permis, conduisait la petite camionnette vers leur nouveau chez-soi. Ils avaient un doux sourire et une expression paisible flottant sur leur visage. Pour eux, commençait une nouvelle étape de leur vie, et ils étaient plus qu'excités de l'explorer en profondeur.
Pendant le trajet, la brun admira le profil du brun. Elle le regardait comme on regarde une apparition, comme si elle n'osait pas cligner des yeux de peur qu'il s'évapore.
Il avait le visage d'un dieu antique tombé dans le monde des vivants, un visage dessiné, pas juste hérité. Son nez, droit, presque trop parfait, semblait sculpté au scalpel, net comme un marbre grec. Elle l'aimait autant pour sa droiture que pour la douceur qu'il ne pouvait jamais cacher, ce plissement, cette manière dont il le fronçait quand il lui souriait et riait aux éclats, retrouvant son âme d'enfant.
Et ce sourire, ce magnifique sourire qui laissait entrevoir ses gencives couleur rose bonbon et ses timides canines. Cette façon de passer sa langue par-dessus ses parfaites dents lorsqu'il était fier. Même au repos, les lignes du sourire restaient là, ancrées dans ses joues, des fossettes presque invisibles qui apparaissaient comme une récompense et qui faisaient à chaque fois chavirer son cœur comme au premier jour.
Et ses pommettes, elle les aurait croquées. Joufflues, tendres, légèrement rosées, elles étaient comme deux petites collines qu'elle aurait voulu effleurer du bout des doigts, doucement, avec la paume creuse, pour sentir sous sa peau la chaleur encore battante du jeune homme qu'elle aimait. Il avait quelque chose de tendre, d'irrésistiblement touchant, même lorsqu'il ne faisait rien d'extraordinaire.
Elle laissa ses yeux redescendre vers le bas de son visage, sur sa mâchoire. Vers la droite, il y avait cette nouvelle cicatrice encore bien trop visible sous la lumière éblouissante du soleil. Maintenant qu'elle existait, elle semblait avoir toujours appartenu à son visage. Comme une virgule dans une phrase trop parfaite. Comme un grain de beauté qu'on aime à l'obsession. Elle s'était surprise à la toucher en pleine nuit, à passer son doigt par-dessus, admirant la douceur de cette zone, à y poser les lèvres sans bruit. Elle se disait que c'était un détail infime, et pourtant elle s'en serait voulue toute sa vie si elle ne l'avait pas aimé exactement comme ça.
Et puis ses yeux, ses yeux à couper le souffle. Entre le vert et le bleu, changeants, incertains, mais toujours clairs comme de l'eau vive. Des yeux de chiot, des yeux qui demandaient, qui quémandaient, qui vous attrapaient à la gorge sans prévenir tant ils étaient attrayants. Il avait ce regard qui vous voyait avant que vous existiez, un regard qui inventait à lui-même l'amour.
Ses sourcils étaient droits, fournis, mais qui ne lui donnait pas un air sévère. Au contraire, ils rendaient son visage plus doux, lui donnant des airs d'ourson. Chaque fois qu'il les haussait avec ce petit air ironique, elle sentait un frisson courir sur sa nuque, un mélange de rire et de désir. Il avait l'air si mature lorsqu'il prenait cet air, changeant de son sourire habituel.
Elle le regardait, et elle sentait en elle cette pulsion terrible, cette certitude que c'était lui sa muse, lui, dans sa lumière pâle, avec sa beauté ancienne, son calme, sa douceur féroce. Elle avait envie de peindre, de se lever et d'attraper une toile, d'y jeter des couleurs comme des baisers d'amour.
Elle ferait un tableau. Un tableau doré, lumineux, tendre et fiévreux, comme Le baiser de Klimt, mais inversé. Où c'est elle qui le tiendrait, lui, à genoux dans ses bras, le visage contre sa poitrine, et ses mains à lui qui la serreraient comme on tient une vie. Des feuilles d'or sur sa peau à lui, pas sur la sienne. Parce qu'il était tout ce qu'il y avait de précieux. Il était la chaleur parfaite dans laquelle elle voulait habiter.
Elle se disait qu'un jour, elle l'accrocherait dans leur chambre. Juste là, au-dessus de leur lit, pour que même quand il sera absent, même quand il doutera, qu'il sache qu'elle le voit, l'admire ainsi. Beau à peindre. Beau à brûler. Beau à aimer jusqu'à l'os.
⭒✯⭑
La clé tourna dans la serrure avec une légère résistance, un petit clic qui résonna dans le couloir vide comme un signal de départ. Alora poussa la porte du plat de sa main, un peu fébrile, un peu excitée, et l'air tiède d'un appartement vide s'engouffra dans ses narines. Une odeur de poussière fine, de placo sec, et cette promesse suspendue, indescriptible, que seuls les lieux encore vierges peuvent exhaler.
— Ça y est, souffla-t-elle, les yeux rivés sur la pièce principale, on y est.
Pau entra derrière elle, déposant un premier carton au sol dans un bruyant soupir. Ses yeux balayaient les murs blancs, les prises encore brillantes de propreté, le plancher clair un peu rêche sous leurs baskets. Une ampoule nue pendait au plafond, qui ne demandait qu'à être couverte par un beau luminaire, lançant son cône de lumière jaune sur le parquet, comme si elle interrogeait leur présence.
— Notre premier chez-nous, dit-il simplement, une petite boule d'appréhension se formant dans le bas de son ventre. Ça fait bizarre.
— C'est parfait, répondit-elle, la bouche entre-ouverte alors qu'elle laissait ses yeux se balader. Ça manque juste un peu de décoration avant que ça devienne réellement notre chez-nous.
Il s'approcha lentement d'elle, hochant la tête bien qu'elle soit dos à lui. Il glissa un bras autour de ses hanches et elle se pencha contre lui avec un sourire si doux qu'il aurait pu se noyer dedans. Leurs silhouettes se reflétaient faiblement dans les vitres de la grande baie donnant sur la cour intérieure, qui était remplie de verdure comparable à une sorte de forêt miniature. Il y avait un radiateur contre le mur gauche, un interphone vieux modèle au-dessus d'un petit meuble encastré. La cuisine, encore nue, attendait ses premiers assauts : un évier en inox, deux placards suspendus, du vide, beaucoup de vide à remplir.
— Bon, dit Alora, les mains sur les hanches, par-dessus celles du brun. Il faut qu'on s'y mette, il est déjà midi et quelques. J'ai l'impression qu'on va jamais en finir avec ces cartons.
— On a genre vingt trucs à monter, pour notre plus grand plaisir, souffla-t-il, peu enchanté de cette partie-là du déménagement. Il passa une main lasse dans ses cheveux, défaisant la prise qu'il avait sur Alora.
Ils échangèrent malgré tout un regard complice et s'élancèrent en dehors de l'appartement. L'ascenseur était vieux, cabossé, la paroi intérieure rayée jusqu'à l'os, mais il marchait pour leur plus grand bohneur. Et c'était tout ce qui comptait. Ils descendirent une première fois jusqu'au camion, prenant une minute au plus, étant au troisième étage. Le soleil tapait encore fort sur la carrosserie blanche, et déjà la chaleur leur collait aux omoplates, s'imprégnant dans leurs hauts. Les cartons étaient étiquetés avec précision, dans une écriture parfaite et soignée, appartenant à la brune. "vêtements", "dvd & cd, jeux", "décorations", "draps, serviettes".
Le ballet commença. Ils montaient deux par deux. Les bras engourdis, les mains brûlantes contre le carton rêche. Ils riaient en glissant, en coinçant leurs coudes contre les parois de l'ascenseur. Parfois, Pau tapait dans l'encadrement en grognant comme une bête blessée, gagnant les rires exagérés de la brune. Elle le traitait de boulet, tout en continuant de rire aux éclats devant ses bêtises. Il répliquait en la mimant, faisant presque tomber un carton rempli de dvd, et elle partait de nouveau en fou rire, pliée contre les cartons de vêtements appartenant à eux deux.
Au quatrième aller-retour, ils commencèrent à briller de sueur. Les cheveux d'Alora collaient à ses tempes, son débardeur blanc devenait presque transparent dans le dos. Pau, lui, avait retroussé ses manches, la mâchoire serrée et les veines de ses avant-bras ressortant plus que d'habitude, luisants.
Ils entassèrent les cartons contre les murs de la pièce principale. Le sol commençait à disparaître sous le fouillis organisé de leur vie : des piles de cd, des cartons entiers de fringues, une lampe verte en forme de dinosaure et une monstera, une plante facile à entretenir lorsque l'on n'a pas la main verte. À chaque montée, le silence de l'appartement se réduisait, avalé par les objets qui prenaient place, comme s'ils avaient toujours appartenu à cet endroit.
Puis, ce fut le tour des deux petites tables de chevet, les premiers meubles qu'ils allaient monter. Elles n'étaient pas très lourdes, mais imposantes dans les bras. Elles étaient trop larges pour rester sur le côté, ils étaient alors obligés de les coincer entre eux. Serrés dans l'ascenseur. Peau contre peau.
Alora leva les yeux vers Pau, rempli de malice, un sourire narquois sur les lèvres. Elle pouvait sentir la main du brun faire de petits va-et-vient lents, comme une caresse dans le bas de son dos.
— Attends au moins qu'on soit dans l'appartement, râla-t-elle, levant les yeux au ciel.
— C'est la table, je te jure, se justifia-t-il pauvrement, tentant de lever ses deux mains en l'air avant de se rappeler qu'il ne pouvait pas. Elle est vicieuse, il détourna son regard, les joues rouges, une légère moue sur son visage.
Leurs rires se mélangèrent encore une fois dans l'ascenseur. Il se mua néanmoins doucement en silence après quelques minutes. Une tension, presque électrique, pénétra dans l'étroite cabine, prenant l'ascendant sur le silence. Le miroir de l'ascenseur les reflétait flous, mais leurs yeux étaient perceptibles dedans, chatoyants de mille feux dans une étincelle d'excitation.
Et sans réfléchir, leurs deux corps se rapprochèrent comme deux aimants et leurs lèvres se trouvèrent. Ils s'abandonnèrent dans le baiser, celui-ci était lent, profond, rempli de passion et d'amour. Comme un écho de tout ce qu'ils n'avaient pas encore dit aujourd'hui. Sa main glissa avec plus de confiance cette fois-ci contre sa hanche, cherchant l'endroit où sa main rentrerait en contact avec sa peau. Ses doigts s'attardèrent sur le bord de son débardeur, le relevant assez pour enfin la toucher. Elle s'agrippa à son t-shirt légèrement humide, sa langue cherchant la sienne dans une danse énergique, murmurant un soupir contre sa bouche. L'air devint lourd autour d'eux.
Ils furent néanmoins interrompu par le bruit de l'ascenseur, leur signalant qu'ils étaient arrivés à leur étage. La porte s'ouvrit avec confiance, de manière plus fluide que toutes les autres fois où ils avaient pris cet ascenseur. Ils se figèrent un instant, le monde extérieur reprenait ses droits. Ils se séparèrent à contrecœur, le souffle saccadé, les lèvres gonflées et un regard en voulant dire plus qu'ils ne pouvaient l'exprimer.
— On finira ça plus tard, dit-elle en passant une main sur sa nuque, le rouge lui montant au visage.
— Ouais, murmura-t-il, les yeux déjà brûlants de manque, marquant la peau de la brune d'un sceau de désir.
Ils continuèrent ainsi pendant plus d'une heure. Le bureau fut un cauchemar, le meuble était trop long, trop lourd pour eux dans ce petit espace. Le plateau refusait d'entrer droit, leur compliquant davantage la situation. Il fallut le tourner, le pencher, le faire pivoter comme un casse-tête. Ils jurèrent, essuyèrent beaucoup de gouttes de sueur et cognèrent tous les recoins possibles de cet ascenseur. Maintenant, ils comprenaient pourquoi celui-ci était autant rayé.
Pau laissa échapper un cri quand son tibia heurta une latte alors qu'ils tentaient de monter le sommier par les escaliers cette fois-ci. L'ascenseur ne pouvant clairement pas accueillir un tel objet.
— On aurait dû payer des déménageurs, putain, râla-t-il, souhaitant lâcher le sommier pour venir conforter son pauvre tibia.
— Non, ça aurait été dommage de louper l'occasion de te voir tout transpirant, répondit Alora avec un sourire carnassier, aucune once de pitié dans son regard.
Chaque étage devenait une épreuve. Les escaliers les faisaient suer à grosses gouttes, leurs bras brûlaient et leurs muscles criaient. Ils faisaient des pauses, s'asseyaient sur les marches, buvaient à même la bouteille d'eau tiède. À chaque respiration, ils sentaient leur peau vibrer. Ils reprenaient, parce qu'il le fallait. Parce que c'était leur petit nid à eux qu'ils bâtissaient, leur petit royaume.
Le salon prit forme après tout ce temps à monter des affaires et à les accumuler dans celui-ci. Les tables de chevet trouvèrent leur place dans la chambre, de part et d'autre du lit. Les dvd et cd remplirent le coin gauche de la pièce principale. Le tapis en laine fut déroulé en biais, avec de nombreuses complaintes de la brune qui voulait toujours le bouger un peu vers la droite ou un peu plus vers le centre de la pièce. La lampe dinosaure rejoignit la lampe astronaute sur une étagère bancale. Le temps passa comme une traînée d'épuisement, mais ils continuèrent malgré tout à arranger le studio comme leur petit chez-eux. Ils voulaient s'y sentir à l'aise, comme s'ils avaient toujours vécu ici.
Il ne restait plus que le matelas à monter, le sommier l'attendant d'ores et déjà dans leur chambre. Mais le matelas, immense, épais. Il leur fit face comme un boss de fin de niveau. Pas d'ascenseur possible dans ce cas-là, que les escaliers, encore une fois. Ils se regardèrent dans le blanc des yeux quelques instants. Elle haussa un sourcil et il soupira. Ils le prirent à deux, le pliant, le tirant comme ils pouvaient. Le matelas était têtu, glissant de temps à autre et quand ce n'était pas cela, il se tordait étrangement dans leurs mains, les empêchant de bien avancer. Il coinçait aussi dans les rampes pour leur plus grand plaisir.
— C'est un enfer, grogna-t-il tout en rejetant la tête en arrière.
Cette vue ravivait le feu en elle, des images de leur matinée brulante lui revenant en tête. Elle avait envie de le revoir dans une telle position, sa vulnérabilité exposée tout entière à elle. Il était si beau lorsqu'il avait des perles de larmes dans le coin de ses yeux et que sa voix vacillait.
Ils grognèrent, se cognèrent maintes et maintes fois contre les rampes et passèrent bien trop de temps à monter un simple matelas. Mais ils arrivèrent enfin à déposer le matelas au sol de leur chambre. La lumière du soleil tapant davantage contre les rideaux beiges de la pièce, baignant les murs d'un orange tendre, presque irréel. Il était quinze heures passées et ils n'en pouvaient plus. Ils étaient épuisés et n'avaient pas mangé depuis sept heures du matin.
Ils s'effondrèrent dessus, tous deux, sur le dos. Les bras écartés et les yeux fermés dans un soupir de soulagement. Le silence dans la pièce était doux, feutré. On entendait à peine un pigeon dans la cour ou une voiture au loin.
Pau tourna la tête vers elle, laissant son regard caresser son visage. Elle était allongée sur le dos, le bras gauche posé paresseusement au-dessus de sa tête, l'autre replié sur son ventre, et dans cette posture abandonnée, vulnérable, elle paraissait plus vraie, plus saisissante que tout ce qu'il avait jamais regardé. Lui aussi était couché, à côté, mais sans pouvoir fermer les yeux. Il la fixait, le souffle suspendu, comme s'il n'avait pas le droit de détourner le regard. Comme si cligner des paupières pouvait suffire à la faire disparaître.
Ses cheveux bruns s'étaient dénoués au fil des heures, et maintenant ils s'échappaient en longues mèches désordonnées sur l'oreiller, certains collant à ses tempes humides. D'autres venaient mourir au creux de sa gorge. Il aurait pu les replacer, oui, il en avait eu l'élan, mais il n'avait pas osé. Parce que cela aurait brisé quelque chose, peut-être. Un silence parfait. Un instant d'art pur.
Ses cernes étaient marquées, plus qu'à l'habitude, des ombres violacées tendues sous ses yeux aux paupières encore lourdes de l'effort, mais il les trouvait magnifiques, semblables à la lune. Elle n'était pas une image polie, adoucie, elle était là, réelle, irradiante, comme un portrait de Klimt qui aurait dormi dans la poussière depuis quelques années.
Et puis, ses taches de rousseurs, il avait toujours été jaloux que le soleil puisse l'avoir embrassé avant que lui n'en ait eu l'occasion. Il n'avait jamais réussi à les compter, pas parce qu'il n'essayait pas, mais parce qu'il se perdait avant la fin, toujours absorbé par leur beauté désorganisée. Il les aimait toutes, surtout celles qui striaient ses joues et pointillaient le haut de son nez, comme si on lui avait jeté une pincée de peinture en riant. Il aurait pu poser ses lèvres sur chacune d'elles, lentement. Il voulait les apprendre, passer dessus avec ses lèvres, jusqu'à ce qu'il les connaisse par cœur.
Ses yeux étaient entrouverts, deux lacs sombres d'un brun profond, insondable, presque douloureux tant il y avait de choses dedans. Quand elle tournait légèrement la tête vers lui, il avait cette impression brutale d'être vu jusqu'à l'os. Il n'y avait rien à cacher face à ces yeux-là. C'était comme regarder dans les yeux d'un animal silencieux, curieux, indompté. Une biche sauvage, fatiguée par la vie, mais alerte, couchée sur un lit de draps à ses côtés.
Ses cils étaient d'une absurdité, ils étaient longs, noirs, épais. Il y avait de l'ombre là-dessous, une sorte de théâtre. Ils frémissaient parfois, au rythme de sa respiration lente. Et lui, il se tenait là, témoin amoureux, le cœur serré, presque douloureux.
Il laissa son regard dériver sur sa bouche. Celle-ci était fine, pâle, tirée d'un rose tendre. Elle avait cet air d'être toujours un peu entrouverte, comme si un soupir allait s'en échapper, ou un mot simple, ou un murmure qu'il n'aurait pas le droit de ne pas entendre. La fatigue lui dessinait une bouche encore plus fragile, encore plus vraie. Il aurait voulu poser ses doigts sur ses lèvres, juste pour voir si elles tremblaient, les caresser du bout des doigts pour les réconforter.
Et ses joues rougies par l'effort, par la chaleur de la pièce, par tout ce qu'ils avaient porté, monté, vissé, transpiré. Il avait vu cette couleur monter petit à petit, comme une montée de fièvre douce, et elle n'était pas partie. Ses pommettes étaient teintées, piquées de sang sous la peau pâle de son visage. Elle représentait la beauté de l'épuisement.
Dans sa tête, ses mains modelaient déjà son visage. Il en voyait chaque relief, chaque pli, chaque reflet. Il aurait pu la sculpter s'il en avait eu le talent. Il en rêvait. Pas en marbre, non, c'était bien trop froid pour elle, trop éternel lorsqu'elle ne souhaitait que partir de cette terre. Mais plutôt en argile encore tiède, avec ses petites imperfections, sa peau brillante, sa respiration qui soulevait à peine sa poitrine. Il aurait signé l'œuvre sans hésiter, sans rien retoucher, sans chercher à lisser ce qu'elle était. Il ne voulait pas cacher tous ces défauts qui faisaient sa perfection. Parce que là, dans ce lit un peu bancal, entre les draps froissés, avec la lumière orangée qui se tordait sur ses hanches, elle etait juste parfaite.
— Tu n'as jamais été aussi belle, murmura-t-il, sa voix se mourant dans sa gorge, caressant du bout des doigts son visage comme de la procelaine.
Le silence dans la pièce était si doux qu'on aurait cru entendre leurs cœurs ensemble, en écho. Le genre de silence qui s'installe entre deux êtres qui ne cherchent plus à remplir les vides, parce qu'ils savent déjà qu'ils sont là, l'un pour l'autre, et que c'est amplement suffisant.
Elle était désormais tournée vers lui, interpellée parce qu'il venait de dire, la joue enfoncée contre l'oreiller, les paupières lourdes, les cheveux encore humides collés à son front. Lui la regardait, allongé sur le côté, la main posée entre ses côtes et sa hanche, là où sa peau était la plus fine, la plus chaude. Il la touchait à peine, comme si un contact trop brusque risquait de la faire fuir ou de briser ce moment suspendu. Son pouce caressait lentement sa taille, en cercles paresseux. Un frisson parcourt le corps d'Alora.
— Tu trembles, murmura-t-il.
— Un peu, répondit-elle simplement, maintenant leur contact visuel.
Il se pencha vers elle, effleura son front du bout des lèvres. Elle ferma les yeux, et il descendit doucement, comme s'il appréhendait quelque chose, comme si c'était la première fois. Il embrassa sa tempe, puis le coin de son œil. Elle soupira, longuement, comme si elle relâchait enfin tout ce qu'elle portait depuis des jours. Ses mains vinrent se poser sur ses bras, doucement, enroulées comme des liens de soie.
Il continua, descendant peu à peu. Il embrassa ses taches de rousseurs, le bout de son nez et leurs visages s'effleurèrent. Nez contre nez. Son pouce s'était logé au creux de son visage, juste là où la mâchoire devient tendre. Il la tenait sans la tenir, l'effleurait plus qu'il ne la soutenait, mais elle avait penché la tête contre cette main comme si elle cherchait un abri. Et enfin, leurs bouches se touchèrent avec tant de tendresse.
Pas un baiser de désir. Un baiser d'abandon.
Un baiser où les lèvres s'ouvrent sans chercher à prendre. Où la langue se devine à peine. Où le souffle de l'autre devient le sien.
Il la goûta comme on dit au revoir à une peur. Elle se laissa embrasser comme on se laisse consoler. Ils étaient tremblants, vulnérables, pas dans leur chair, mais dans leur tendresse. Leurs lèvres se pressaient, tièdes, pleines, un peu gonflées d'émotion. Il sentit la sienne s'ouvrir d'un souffle. Elle lui offrait sa bouche, vraiment. Et il répondit, de tout son corps. Ses doigts remontèrent doucement, glissant dans ses cheveux bruns, les caressant au creux de sa nuque, et dans ce mouvement, il la ramena doucement vers lui, la tenant contre lui comme s'il ne voulait plus jamais que la distance existe.
Leurs langues se cherchèrent, se frôlèrent. L'une glissa contre l'autre, d'abord timide, puis plus assurée, plus lente aussi. Elles se rencontrèrent dans ce repli chaud, dans cette humidité tendre, où rien ne pressait, où tout se goûtait. Il y avait dans ce contact une intimité brute, pas sexuelle, quelque chose de plus nu encore.
Elle gémit à peine, un petit son étouffé, comme un souffle pris à la gorge. Et il y répondit en refermant doucement ses lèvres autour des siennes, comme pour l'engloutir un instant, la faire disparaître dans lui. Sa main descendit un peu, longea sa gorge, caressa la base de son cou du bout des doigts, puis remonta pour tenir sa joue, ses pommettes encore chaudes, encore rougies.
Il ouvrit un œil, souhaitant admirer sa beauté de plus près encore qu'il n'y a encore que quelques instants. Elle avait les siens fermés, les sourcils un peu froncés, absorbée, comme si le monde avait disparu et qu'elle ne voulait rien d'autre que sa bouche, que ce mouvement lent, ce va-et-vient presque imperceptible de leurs lèvres et de leurs langues. Leurs souffles devinrent communs. Un halètement doux, fragile.
LOrsqu'elle rouvrit les yeus, elle s'éloigna de quelques centimètres, leurs nez se frôlant encore. Elle cligna lentement des yeux. Une larme, infime, de soulagement, glissa sur sa joue. Il la vit, mais décida de ne rien dire, il l'essuya doucement du bout du doigt, avant de murmurer dans un souffle à peine audible :
— Je t'aime.
— Moi aussi, je t'aime.
Elle était son chef-d'œuvre, sa lune fragile et brûlante à la fois, car lui, tout soleil qu'il est, n'a jamais cessé de tourner autour d'elle, d'espérer l'effleurer, puisque la lune est le rêve incandescent du soleil, et qu'il l'aime de tout son cœur, de toute sa lumière, même dans l'ombre et qu'il avait maintenant trouvé refuge dans ses étoiles.
