Chapter Text
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Ben a changé les serrures de son appartement trois fois en autant de semaines, troquant son entrebâilleur standard pour un verrou massif puis pour une serrure de sécurité à double cylindre ; mais apparemment ces charges d'effraction et violation de domicile n'étaient pas aussi bidon que Snoke a bien voulu lui faire croire.
« Dis-toi que je suis le chat de Schrödinger, » dit Snoke, ses bottes calées sur une des chaises de la cuisine. Des débris de glace et de sel tombent de ses talons sur le sol stratifié défraîchi. « Je suis toujours là, même quand je n'y suis pas. Tu ne peux jamais savoir. »
Ben reste debout. La cuisine est froide, tout comme ses doigts, mais sous le sweater usé jusqu'à la trame ses flancs sont humides de transpiration. Il a dans une main une tasse à demi pleine d'un épais café noir, qui se trouve être la deuxième chose qu'il avale de la journée. La première était une boîte de pêches au sirop, vers deux heures quarante-cinq du matin.
« Ce n'est pas comme ça que fonctionne le principe de superposition quantique.
— Tiens, là, tu vois ? Je ne comprends pas pourquoi tu es toujours si pressé de ramener ta science pour me contredire. » Snoke grimace un sourire, étirant la longue cicatrice qui lui traverse le visage et qu'il doit soit à un couteau, soit à un éclat de verre, selon à qui il raconte l'histoire. « Qui d'autre dans ce trou à rats va se porter volontaire pour rester assis là et t'écouter débiter ce ramassis de conneries d’intello ? »
Ben détourne le regard.
Des assiettes sales s'entassent dans l'évier, une pile de courrier non ouvert repose sur le comptoir. Un voyant rouge clignote sur son téléphone, comme d'habitude. Le mur, juste à côté, présente une large trace d'impact. Le radiateur en fonte diffuse une vague odeur de paraffine.
« C'est vrai.
— Un peu que c'est vrai. » Snoke empoche le rouleau de billets que Ben vient de lui prêter définitivement. « Tiens, à propos de compagnie agréable - c'est qui le joli petit lot que j'ai croisé dans l'escalier tout à l'heure ? »
Ben se retourne vers lui.
« Elle a emménagé dans l'appartement d'à côté. » Pour penser à autre chose, il sirote une gorgée du café, maintenant tiède, qu'il doit recracher.
« Elle n'est pas ton genre.
— Ne jamais utiliser le mot "genre", mon jeune et ignorant disciple. Je préfère parler de "modèle de l'année”.
— Eh bien, elle n'est pas ton "modèle de l'année".
— Et tu sais ça… comment ? » Une lueur apparaît dans les yeux pâles de Snoke, et Ben regrette de n'avoir pas juste avalé son café imbuvable.
« Seriez-vous tenté par une acquisition, Monsieur Kylo Ren ? »
(C'est une plaisanterie récurrente entre eux, bien que ces jours-ci Snoke soit le seul à en rire. Ben n'est pas certain de l'avoir jamais trouvée amusante.)
Mais voici tout ce que Ben/Ren sait à propos de La Fille, sa voisine depuis maintenant deux semaines :
Elle a vingt ans, peut être vingt-et-un. Elle porte des blouses à imprimé fleuri et du vernis à ongles vert d'Irlande. Elle ne semble pas posséder de voiture, mais elle a une mobylette rouge qu'elle conduit quel que soit le temps. Elle part au travail tous les matins vers six heures et quart, fredonnant un air de musique folk, et rentre tôt tous les soirs à l'exception du samedi, où elle revient vers vingt-trois heures. Le dimanche elle reste chez elle. Il l'a croisée deux fois dans la buanderie située dans la cave de l'immeuble, assise sur une machine à laver, un manuel d'anatomie annoté au fluo sur les genoux, mais ne lui a adressé la parole à aucune de ces occasions. Il y a une mangeoire à oiseaux suspendue sur son balcon, peinte pour ressembler à un vaisseau spatial, mais elle distribue régulièrement graines de tournesol supplémentaires et admonestations aux moineaux et mésanges en conflit.
Ben repense à cette mangeoire - à en juger par l'aspect brut, il se peut qu'elle l'ait fabriquée elle-même, et il y a aussi cette pile de pots de fleurs en terre cuite vides sur son balcon - quand il répond.
« Non, dit-il. Et je te recommanderais de la laisser tranquille, aussi.
— Oh, super. Incroyable. » Snoke frappe la table du plat de la main. « J'ai toujours dit que tu étais le mec le plus coincé, le plus sexuellement refoulé que j'aie jamais connu, et voilà qui le prouve. J'arrive pas à le croire.
— Je ne suis pas- »
À ce moment Ben entend une porte claquer sur le palier. Les premières notes d'une chanson d'Olivia Newton John traversent la cloison. Il se raidit nerveusement, et Snoke repose ses pieds sur le sol.
« Écoute-moi bien, Ren. Rends-moi un service - ou bien c'est moi qui t'en rendrais un, peut-être. » Il balance un pouce par-dessus son épaule. Ses mains sont longues et fines, comme des pattes d'araignée, pense Ben. « Va l'inviter à sortir.
— Non.
— Allez, Ren, me refais pas ton numéro de tapette émo. Je suis toujours de bon conseil, non ? C'est parfois un peu dur à avaler, c'est vrai, mais je ne me suis jamais trompé. »
(Ben a récemment entrepris de rédiger une liste détaillée qui contredit cette affirmation, et il pourrait aussi avoir quelques mots à dire sur la charge de la preuve, mais ce serait encore débiter un ramassis de conneries d’intello.)
« Non. » Maintenant les pas de La Fille se dirigent vers l'ascenseur. « Certainement pas.
— Ren, Ren ! Sois raisonnable. Qui t'a obtenu ce job sur les docks, tu te rappelles ? Tu t'es débrouillé pour le perdre, évidemment, mais c'est moi qui les avais baratinés jusqu'à les persuader de te donner une chance - oh, et qui a rattrapé le coup du loyer en retard, la semaine dernière ? Quel citoyen méritant est, à lui seul, responsable du peu de vie sociale qu'il te reste encore ? » Snoke ouvre grand les bras, dans une pantomime de présentation. « C'est une véritable corne d'abondance d'opportunités que j'ai laissée se déverser sur ta table. Tu t'en rendrais compte si seulement tu n'étais pas un foutu bon à rien- »
Ben le dévisage fixement. Snoke croise les bras, dissimulant le large tatouage sur son poignet. C'est supposé être une sorte de symbole, blanc sur un champ d’encre noire régulièrement rafraîchi, mais Ben l'a toujours vu comme un piège à ours béant.
« -et je sais que tu mourais d'impatience d'avoir le moindre prétexte pour lui adresser la parole, alors tu pourrais tout aussi bien me remercier de te pousser à l'action. J'ai raison, ou j'ai raison ? »
Il n'a aucune défense à présenter, clairement, car c'est la vérité - comme toujours, Snoke voit à travers lui comme s'il était de verre - aussi Ben abandonne sa tasse de café et quitte l'appartement tête baissée.
Snoke l'encourage à tue-tête.
« Ah, ouais ! Le voilà parti, notre puceau martyr de trente ans. Bonne chance, mec ! »
À l'autre bout du palier, La Fille pénètre dans l'ascenseur capricieux de l'immeuble. Elle a un panier à linge calé sur la hanche et un casque sur les oreilles. Ben sprinte pour la rattraper avant que les portes ne se referment.
« Attendez, l'interpelle-t-il, déjà essoufflé. Retenez-le. Attendez.
— Pardon ? » Elle cesse de fredonner, et repousse en arrière le casque qui vient se loger sur sa nuque. « Oh ! Bien sûr, entrez. Quel étage ?
— Euh. Sous-sol.
— Parfait. C'est là que je me rends. »
Il entre dans l'ascenseur avec elle, avant de réaliser cinq secondes trop tard qu'il est pieds nus, n'a pas de monnaie sur lui pour le distributeur et absolument aucune raison valable de descendre. Il s'est douché et rasé ce matin, c'est déjà ça, mais ses cheveux n'ont pas vu le ciseau depuis des mois et son sweater se désagrège au niveau des coudes.
(« si seulement tu n'étais pas un foutu bon à rien. »)
Merde.
Il fixe les boutons de l'ascenseur, si usés que pour une bonne moitié d'entre eux les chiffres ont dû être réécrits au marqueur. La Fille change sa prise sur le panier plein de vêtements tachés par ce qui semble être de l'huile de moteur, et s'avance dans son champ de vision en lui tendant une main étonnamment calleuse.
« Désolée. Je ne crois pas m'être déjà présentée. » Comme Ben le découvre, elle a une sacrée poigne, qui contraste quelque peu avec son accent sophistiqué.
« Je m'appelle Regina. Enfin, Rey. Je préfère Rey. J'habite au 701.
— Ben. Ce n'est pas un diminutif.
— Ben, vous dites ? C'est le nom de mon grand-père. Vous habitez quel appartement ?
— 703.
— Oh. » Rey fronce légèrement les sourcils. Rapidement, elle parcourt des yeux la cicatrice qui divise son visage, du sourcil à la mâchoire - et le fait qu'elle parvienne à ne pas s'y attarder plus que ça impressionne Ben, vraiment - avant de retrouver une expression de politesse neutre.
« Est-ce que vous sauriez quelque chose au sujet de ce type chauve, habillé en noir ? Il était là plus tôt.
— Ouais. C'est un ami. »
Elle laisse retomber sa main, même si Ben a bien failli la retirer le premier. Il aimerait pouvoir reculer encore un peu, aussi, jusque dans le coin de la cabine, parce qu'il a pour habitude de toujours garder un bras de distance au minimum entre lui et les autres, mais cela rendrait la situation embarrassante.
Enfin, un peu plus. Encore plus embarrassante qu'elle ne l'est déjà.
Rey se retourne vers les portes de l'ascenseur. Ben lève les yeux vers les chiffres faiblement éclairés. Son sang pulse dans ses oreilles et dans sa gorge.
Merde, merde, merde, merde.
« Hum, s'entend-il dire, avec un vague geste vers les boutons palimpsestueux. Et donc, comment quelqu'un comme vous finit par atterrir dans ce sinistre dépotoir ?
— C'est tout ce que je peux me payer tout en allant à l'école. » Elle se détourne encore pour fouiller dans son panier. Sourcils froncés, à nouveau.
« Et je ne trouve pas ça si terrible, franchement. C'est mieux que beaucoup d'endroits où j'ai vécu. J'aime bien la vue sur Takodana Bay.
— Si vous arrivez à voir à travers le nuage de pollution, peut-être.
— Mmm ».
Ben sent ses entrailles se racornir comme un amas de feuilles mortes. Bien sûr qu'elle penserait ainsi, une personne qui possède des pots de fleurs et des mangeoires artisanales et préfère raccourcir un prénom qui signifie "reine" en un qui évoque le soleil.
Et maintenant elle pense sûrement qu'il est un crétin geignard - non pas que cette estimation soit erronée, bien au contraire. Il fait une nouvelle tentative, alors que l'ascenseur tremble et tressaute autour d'eux.
« Qu'est-ce que vous étudiez ?
— Massage thérapeutique. » Elle repousse derrière son oreille une mèche de cheveux échappée de son étrange chignon à trois étages. « Il me manque encore cinq cents heures d'entraînement supervisé avant d'obtenir ma licence d'état.
— Massage thérapeutique ? » répète Ben, sans pouvoir contenir un reniflement dédaigneux. « Vous parlez de toutes ces divagations holistiques, à propos de l'équilibre énergétique et des points d'acupuncture ? Il y a de l'argent à se faire, dans cette branche ? »
(L'inflexion de Ben sur le mot "branche" laisse clairement deviner le mot "merde", auquel il l'a substitué, même si cet écho cynique dans sa voix le rapproche de certaines zones occultées de son esprit.
Il possède un certain nombre de celles-ci.)
« En fait, je travaille à la décharge municipale en ce moment. » La voix de la jeune femme se fait tranchante.
« On m'a confié le compacteur à ordures. Je me suis dit que des études apporteraient un changement agréable - autrement je resterais assise là, toute la journée, à imaginer que j'écrase des crânes. »
Elle fait alors ce geste calculé, délibéré, en pressant ses doigts les uns contre les autres comme pour écraser un gros scarabée, sans le quitter des yeux.
« Oh, vraiment ? » C'est comme écrire en cursive de la mauvaise main, pense-t-il, comme essayer de passer un brin effiloché par le chas d'une aiguille, et en cet instant Ben ne sait pas s'il préférerait tuer Snoke ou se tuer, lui. « C'est amusant.
— Maintenant dites-moi, qu'est-ce que vous faites dans la vie de si important ? »
Quelque chose vient se presser, fort, contre son cœur.
Rien du tout, pourrait dire Ben, absolument rien, même si sa mère continue de déposer de l'argent sur son compte tous les mois - en liquide, toujours, probablement pour éviter qu'un journaliste trop curieux ne le découvre en pleine période électorale. Les jours où il parvient à se traîner jusqu'à la supérette sont encore les meilleurs, à marquer d'une pierre blanche, et la semaine dernière il s'est réveillé, au bout d'un cauchemar de freins qui crissent et d'acier qui se tord et de pare-brise qui vole en éclats, et a vomi.
(Ce qui ne lui était pas arrivé depuis des mois, maintenant qu'il y pense, pas depuis les tout premiers stades du sevrage, c'est donc peut-être un nouvel accomplissement, quelque chose dont il peut être fier. Une nouvelle ligne à ajouter à son CV, sous son cursus inachevé en physique théorique, son contrat 18E dans les Forces Spéciales terminé sur une décharge OTH, toutes ces coupures de journaux et ces gros titres d'il y a deux ans et un récent séjour de douze semaines au centre de réhabilitation d'Alderaan. Il pourrait lui parler de ça, aussi.
« Ce que je fais ? Bah, je suis la honte de la famille. C'est un boulot à plein temps, mais il faut bien que quelqu'un le fasse. »)
« Ce ne sont pas vos affaires, dit Ben.
Elle pince les lèvres, en une fine ligne. Ses narines frémissent.
— Je ne pense pas que je voudrais que ça le soit. » L'ascenseur stoppe au niveau de la cave dans un frémissement. Rey bondit au-dehors, frappant du bras le bouton "fermeture" au passage. « Vous savez, j'ai déjà été draguée par des connards, mais je crois que cette charmante conversation bat tous les records. Passez une bonne soirée. Oh, et dites à votre ami qu'il est une trompette-à-foutre.
— Une quoi ? »
Mais les portes se referment avant qu'elle puisse l'éclairer sur cette insulte inédite, et Ben remonte jusqu'au septième étage dans un silence oppressant de confessionnal.
(L'ascenseur marque un court arrêt au rez-de-chaussée, où deux hommes attendent, mais il leur jette un regard si mauvais qu'ils tournent les talons en direction de la cage d'escalier.)
Quand il arrive chez lui, Snoke n'est plus là, comme il s'y attendait, mais quelqu'un a fini le jus d'orange et remis en place la brique vide. La boîte de café où il range la monnaie des courses a été vidée.
Bien.
Ben fourrage sous l'évier jusqu'à dénicher deux sacs plastique. Il fait un tour de l'appartement, retirant les ampoules grillées de la lampe de bureau, de la salle de bains et du placard. Il les rassemble et les emballe - doublement, par mesure de sécurité - récupère un marteau dans la boîte à outils, et cogne sur le tout jusqu'à réduire les débris de verre en un fin sable blanc. Le son est si vif et puissant et acéré qu'il chasse tout le reste de son esprit, pour un temps.
Quand Ben a fini et a repris son souffle, il se débarrasse du sac et va s'allonger tout habillé sur son lit en désordre. Le réveil affiche 08:42 PM. Il fixe les chiffres lumineux et ne s'endort pas.
À 1:13 AM, il se lève pour appuyer sur le bouton "lecture" de son répondeur.
Les messages s'étalent sur plusieurs mois, déposés chaque semaine avec une régularité mécanique, mais la mémoire de l'enregistreur est saturée parce qu'il n'efface jamais rien. Il fait défiler tous les messages, n'écoutant que les premières phrases.
« Bonjour, Ben. Tu es là ? C'est Maman. J'espère que ce numéro est toujours valide. Je sais que tu as dit avoir besoin d'espace, mais je n'ai pas de nouvelles de toi et j'ai pensé- »
« Bonsoir, Ben. Il n'est pas encore minuit, ici, mais j'ai une réunion à la première heure demain matin et je vais donc me coucher tôt, comme une idiote. Je t'appelais pour te souhaiter une bonne ann- »
« Ben ? C'est Maman. Encore. Désolée, je sais qu'il est tard, mais j'appelle pour savoir si on pouvait prendre un moment, pour se retrouver et parler de- »
« Ben, je ne vais pas prendre l'avion pour venir et te forcer à quoi que ce soit. Tu le sais, n'est-ce pas ? Je te l'ai promis, et j'essaie toujours de tenir mes promesses. Je veux seulement avoir de tes- »
« Ben, je ne sais pas si tu écoutes jamais tes messages, mais je veux que tu saches que je ne te tiens pas pour responsable de ce qui est arrivé à ton pè- »
« Ben, s'il te plaît ré- »
« Ben, je t'ai- »
« Ben- »
« Ben- »
« Ben- »
...
En février, il oublie sa veste - le temps est humide mais doux, et il y a des restants de neige noircie amoncelée sur les trottoirs - et il oublie également que ses clés sont dans la poche de ladite veste. Il se retrouve devant son appartement avec des chaussures humides et une boîte de crackers à la main, qu'il laisse tomber pour marteler la porte jusqu'à en avoir les poings engourdis.
Puis Ben s'adosse au mur, se laisse glisser au sol, jambes étendues devant lui, et se prépare à méditer sur sa condition de déchet inutile jusqu'au second avènement du Christ.
Il ferme les yeux.
(« Je te jure, Ren, avait dit Snoke en riant, une fois, tu es le seul être humain que j'ai rencontré dont l'esprit fonctionne mieux quand il est défoncé. C'est le truc le plus marrant que j'ai jamais vu.
— C'est parce que je peux me rappeler d'oublier tout ce que je sais que je suis censé me rappeler, avait-il expliqué, rapidement mais intelligiblement. C'est très difficile à faire, autrement. »)
Ben ne sait pas trop combien de temps il reste assis là sur le palier, mais il est finalement interrompu dans ses pensées par des craquements de sac en papier et le tintement d'un porte-clés.
Quelqu'un s'éclaircit la gorge.
« Vous êtes enfermé dehors ? »
Ben ouvre les yeux. Rey se tient devant lui, dans une parka surdimensionnée, une écharpe d'un jaune agressif tout aussi surdimensionnée enroulée trois fois autour de son cou. Elle a un sac de courses sous chaque bras, dont dépassent des aliments sains, comme des bananes et des brocolis.
C'est la première fois qu'elle lui adresse la parole depuis le jour de l'ascenseur.
« Non, dit-il. J'admire le papier peint. Je trouve que ces traces d'humidité incitent à la réflexion, de vrais exemples d'art interprétatif - celle qui se trouve derrière vous parle tout particulièrement à ma perception postmoderne de l'insignifiance.
— Vous avez appelé le propriétaire ?
— Non.
— Vous comptez le faire ?
— Non. Je me disais que mourir et me décomposer sur le pas de ma porte enverrait un message plus marquant.
— Bon sang, il vous arrive de vous écouter parler ?
— Pas si je peux l'éviter.
— Essayez, un de ces jours. C'est comme discuter avec le fruit des amours maudites de Franz Kafka et Oscar le grincheux. »
Ben n'aurait pas le temps d'émettre une réplique spirituelle même s'il lui en venait une à l'esprit, parce que Rey disparaît dans son propre appartement sans refermer la porte derrière elle. Elle est partie pendant cinq minutes durant lesquelles il l'entend s’agiter et marmonner, et quand elle réémerge c'est avec une petite trousse en cuir et une lampe torche.
Elle l'agite dans sa direction tout en parlant.
« Je fais ça pour ne plus vous avoir sous les yeux, lui dit-elle. Mais si jamais il y a des trucs qui commencent à disparaître dans le coin et que vous me pointez du doigt, je vous tue et je vous balance dans le broyeur du boulot. C'est compris ?
— Est-ce que mon accord verbal suffit, ou vous préférez avoir ma signature ? Je n'ai pas de stylo sur moi en ce moment, il va falloir que je m'ouvre une veine.
— Poussez-vous de là. »
Il glisse vers la droite, s'accroupit sur ses talons. Rey se penche, pointe le faisceau de sa lampe à travers le trou de serrure pendant trente secondes de contemplation, et ouvre l'étui de cuir qui révèle un kit de serrurier professionnel de vingt pièces.
Ben cille. Elle sélectionne l'une des piques à tête ronde et la glisse en position.
Pendant que Rey se concentre sur sa tâche, Ben a le loisir d'étudier son profil. De si près il remarque qu'il y a des taches de rousseur éparses sur son nez et ses joues, peut-être dues au soleil, et que ses yeux ne sont ni bruns ni verts mais d'une teinte noisette intermédiaire.
(« ...si seulement tu n'étais pas un foutu bon à rien. »)
« Ils ne vous enseignent pas ça en cours de massage thérapeutique, dit-il. N'est ce pas ?
— Non. Famille d'accueil. » Elle tourne le manche d'acier inoxydable du bout des doigts.
« J'ai passé un an chez cet enfoiré de première classe qui ne me laissait même pas rentrer si je n'avais pas d'argent à lui donner - ce fut une expérience instructive, dans un sens. À la fin j'étais capable de voler les enjoliveurs et la radio d'une voiture en moins de dix minutes, et j'avais encore assez de temps pour écrire "lavez-moi" sur la vitre arrière.
— Est-ce là que vous avez acquis votre talent pour forger des insultes si peu conventionnelles ? »
— Non, je tiens ça d'une bonne sœur - Sœur Maria Guadalupe Garcia Zavala. On l'appelait Sœur Maz. »
Rey ne lui adresse pas un regard en prononçant ces mots, sur le simple ton de la conversation. Il se passe peut-être une minute, durant laquelle Ben se concentre sur le cliquetis de ses outils, sur la neige fondue qui goutte doucement de ses bottes, avant qu'elle parle à nouveau.
« Je peux vous poser une question maintenant ? » Elle colle son oreille à la porte pour écouter tourner les cylindres. « Il me semble que ce serait plus juste, vu que je viens de vous raconter quelque chose de plutôt moche à mon sujet. »
Ben voudrait lui faire entendre que ce n'était pas moche, qu'il sait parfaitement ce qui peut rendre une personne moche de l'intérieur et ce qui ne le peut pas, mais il se contente de baisser les yeux vers ses mains grandes ouvertes et acquiesce. Elle acquiesce pareillement.
« Vous étiez dans l'armée ? »
Il serre les poings, observe comme la peau vire au blanc sur les jointures. Elle poursuit.
« Votre courrier s'est mélangé au mien la semaine dernière. Je ne l'ai pas ouvert, bien évidemment, mais j'ai vu que vous aviez une lettre du département des anciens combattants - si je vous pose la question, c'est uniquement parce que mon grand-père était pilote dans la RAF. Vous n'êtes pas obligé de me répondre, si vous n'en avez pas envie. »
Ben contemple son reflet déformé dans le métal du bouton de porte.
« Mon grand-père aussi était pilote. 66e escadron. » Il passe une main sur sa bouche.
« Pour ma part, je n'avais pas l'acuité visuelle requise. J'étais dans le 77e groupe des Forces Spéciales.
— Est-ce que ce n'est pas celui qu'ils appellent les Black Knights ?
— Si. J'étais leur sergent en charge des transmissions.
— C'est là que vous avez connu la trom- je veux dire, votre ami ?
— Snoke ? Non. Nous nous sommes rencontrés via une connaissance mutuelle. » Ben tapote deux doigts contre la cicatrice sur son visage, à l'endroit où elle mord sur sa mâchoire. La distorsion de son reflet sur la poignée en fait son trait le plus remarquable.
« Il m'a abordé en disant qu'on pourrait également se trouver des tenues coordonnées.
— Vous êtes sérieux quand vous dites que son nom est Snoke ? Vous écrivez ça comment, S-N-O-K-E ? Vraiment ?
— Oui.
— C'est le nom qu'il y a sur son permis de conduire ?
— C'est le nom qu'il se donne. » Ben laisse retomber sa main. « Il n'est pas si mauvais.
— Manger de la terre non plus, relativement parlant, mais vous ne voyez pas grand monde faire la queue pour y goûter. »
(Il aurait peut-être posé cette même question, rapport au nom, s’il n’avait pas été si prodigieusement défoncé, lors de cette première rencontre avec Snoke, que lorsqu'il avait tenté de se présenter Ben Solo était devenu Ren Kylo. Snoke avait décidé d’inverser les termes et de le rebaptiser Kylo Ren - plus évocateur, selon lui, d'un mauvais film de SF.
Il n'a jamais trouvé ça amusant, il s'en rend compte maintenant, mais il a laissé Snoke continuer de l'appeler ainsi parce que c'était toujours préférable à l'alternative.)
« ...Est-ce qu'il vous a dit quelque chose, ce jour-là ? demande Ben.
— Il a dit qu'il aimerait bien me- » Rey s'empourpre, plus de colère que de honte, devine Ben.
« Laissez tomber. C'était très grossier.
— Je suis désolé.
— Ouais, c'est bien. Il faut bien que quelqu'un le soit.
— Êtes-vous toujours aussi directe, avec tout le monde ? Ce n'est pas très zen comme attitude de votre part.
— Seulement avec les gens à qui je ne peux pas coller mon poing dans la figure. Votre ami a eu de la chance que je ne sois - oh, attendez. Je crois que j'ai réussi. » Le cliquetis net d'un mécanisme se fait entendre, et la porte s'ouvre avec une simple poussée.
« Ta-dam.
— Merci.
— Il n'y a pas de quoi. » Rey se redresse. Ben fait de même. « Vous savez, vous n'êtes pas le connard ultime que je pensais.
— Mais je suis toujours un connard ?
— Oh, oui.
— Voilà au moins une conviction que nous partageons. »
Il parvient à esquisser un sourire. Rey sourit aussi - puis elle le salue, rassemble ses outils et s'éclipse sans ajouter un mot.
Ben ne dit rien non plus.
Il rentre dans son appartement et se tient là, sans allumer la lumière, la clarté des lampadaires s'introduisant par les fenêtres dépourvues de rideaux.
Finalement il se rend jusqu'à l'évier et lave la pile de vaisselle graisseuse abandonnée. Il laisse l'eau chaude couler sur ses mains endolories quand il a fini - c'est vrai, il a cogné sur la porte, à quoi pensait-il que ça allait servir ? - jusqu'à manquer de s'ébouillanter. Il range chaque chose à sa place.
Il ne dort toujours pas cette nuit-là, naturellement, mais il s'est au moins débarrassé de l'odeur de nourriture en décomposition. Il réécoute ses messages.
Au matin Ben feuillette l'annuaire jusqu'à la section "S" des pages jaunes, et dans l'après-midi sa porte d'entrée est équipée d'une serrure sans clé d'une complexité féroce, munie d'un verrou à ressort et requérant un code à six chiffres. Il colle une note juste au-dessus, rédigée en majuscules nettes :
« Voyons comment tu t'en sors avec une équation partielle différentielle, espèce de trompette-à-foutre. »
...
Mi-mars, par un dimanche froid et lumineux, Ben fait une pause pour inspecter ce gros trou dans son mur.
Il y glisse le poing - qui s'y ajuste parfaitement, naturellement - et le retire lentement. Il quitte l'appartement et revient une heure plus tard avec une boîte de plâtre, un couteau à enduire, deux feuilles de papier de verre et une peau de chamois. S'il est suffisamment méticuleux, peut-être que ce ne sera pas déduit de sa caution.
(En admettant qu'il quitte jamais cet endroit, bien sûr. Ce qui semble improbable.)
Au milieu des raclements et des grattements qui s'ensuivent, Ben entend un autre son venant du mur.
C'est une série de coups sourds et décidés, à hauteur d'oreille, un rythme précis marqué de pauses plus ou moins longues. Il comprend qu'il s'agit du mur séparant son appartement de celui de Rey, et que le rythme correspond au code Morse international. Point point trait point, point trait, point point, trait, point, point point point.
F-A-I-T-E-S, épelle-t-elle soigneusement, Q-U-O-I- ?
Ben glisse le couteau à enduire dans sa ceinture pour lui répondre, fait remonter le souvenir des tableaux et des pense-bêtes qu'il a dû étudier et mémoriser à l'époque de ses classes.
Mais où Rey a-t-elle bien pu apprendre, elle ? Avec son grand-père, peut-être. Le vieux pilote britannique nommé Ben.
R-É-P-A-R-E, il marque le stop, M-U-R.
Silence. Dans un esprit de bon voisinage, il ajoute : V-O-U-S- ?
É-T-U-D-I-E.
Oh. Le bruit l'avait dérangée. Voilà qui expliquait tout.
D-É-S-O-L-É.
Faiblement, au travers des poutres vermoulues, du plâtre qui s'effrite et de l'isolation au rabais, il entend ce qui pourrait être un rire étouffé.
P-A-S, un temps d'arrêt, G-R-A-V-E.
Après ça, elle allume la radio. Les coups cessent.
Ben finit alors de réparer le trou, lisse la surface de plâtre neuf au papier de verre et passe la peau de chamois pour nettoyer les résidus de poussière. Un coup de peinture ne ferait pas de mal non plus, réfléchit-il, même s'il n'a aucune idée de la couleur qu'il voudrait.
Snoke frappe à la porte, et bien sûr il sait que c'est lui parce que de chaleureuses exhortations à son égard s'élèvent en accompagnement : « Ren ! Ren, sainte-nitouche de mes deux, arrête de m'ignorer, » mais à cet instant Rey monte le son de sa radio, assez fort pour complètement noyer ses appels.
Ben s'en va reboucher un autre trou dans le mur de sa chambre, fredonnant pour lui-même.
...
En avril, il attrape un cahier à spirale et un stylo-bille et s'assoit avec l'intention de noter tout ce qu'il se rappelle avoir apprécié à un moment ou un autre dans sa vie. Il finit par se fixer la tâche plus raisonnable de lister tout ce qu'il se souvient avoir fait parce qu'il le voulait, et non parce qu'on l'y avait poussé.
La page reste néanmoins blanche pendant environ une heure, au bout de laquelle il se rappelle - en fait, il y a un post-it à cet effet sur le placard, et un autre sur le réfrigérateur - qu'il doit se préparer à déjeuner. Il se décide pour un sandwich grillé au fromage, monté entre deux talons de pain de mie.
(Il pense également à arroser les jonquilles en pot que Rey lui a offertes, avec une explication alambiquée mais chaleureuse à propos d'un cadeau tardif pour fêter son installation, et les déplace sur l'appui de fenêtre, en suivant le soleil.
Il y a une abeille souriante peinte sur le flanc du pot, en dépit du fait que les abeilles ne possèdent pas les muscles faciaux nécessaires à cette action. Ben a sagement gardé cette remarque pour lui.)
Au bout de trente minutes d’intense réflexion, sa liste se présente comme suit :
Science (théorie des cordes ?)
Construction (bois/métal ?)
Photographie
Course (vitesse/fond).
Ben se relit deux fois, décide que c'est ridicule - en plus d'être ridiculement court, surtout pour quelqu'un de son âge, bien qu'il n'ait pas vraiment changé depuis ses quinze ans - et froisse le tout dans son poing avant de pouvoir s'en empêcher.
(« ...si seulement tu n'étais pas un foutu bon à rien »)
Il lisse le papier et le punaise au mur.
La seule paire de baskets que Ben possède menace de partir en lambeaux, avec des lacets qu'il a remplacés, mais après un rapide examen les semelles semblent encore en suffisamment bon état. Au lever du soleil il se contraint à enfiler un pantalon de sport, un t-shirt qu'il attrape sans regarder, et se lance dans un parcours qui fait une boucle à travers le quartier, long de plusieurs blocs. Au retour il s'écroule sur un carré d'herbe dans un coin du parking, soufflant et haletant comme un soufflet de forge. Son nez coule.
Il ne remarque même pas Rey avant qu'elle ne se tienne juste au-dessus de lui, un casque de moto éraflé sur la tête et de grosses lunettes de conduite sur les yeux, sa silhouette encadrée par les couleurs du ciel matinal.
« Besoin d'un coup de main ?
— Non. » Ben replie un bras sur son visage. « Besoin d'une procédure de réanimation cardiorespiratoire.
— Amuse-toi bien avec les urgentistes, alors. J'ai entendu dire qu'ils doivent généralement casser quelques côtes. » Elle incline la tête sur le côté, abaisse ses lunettes et le regarde en plissant les yeux. « C'est un groupe ?
— Quoi ?
— Ton t-shirt. C'est censé être une référence ? »
Ben se redresse autant qu'il le peut, c'est-à-dire qu'il se démanche le coup en grimaçant de douleur. Sur son t-shirt noir, en gros caractères rouges, est écrit : “JE TROUVE L'ÉNERGIE SOMBRE RÉPULSIVE”.
« Oh. » Il s'affaisse. Des brins d'herbe se mêlent à ses cheveux en bataille. « Non. C'est une mauvaise blague.
— Tu peux me la raconter ? »
(Brièvement, Ben revoit ce schéma que Snoke a un jour dessiné pour lui. Tracées au stylo rouge, sur une serviette en papier, deux flèches - l'une pointant vers le haut, l'autre vers le bas.
« Celle-ci représente cette branche spécifique de discussions d'intello dans lesquelles tu te fourvoies, » avait dit Snoke, désignant la flèche pointée vers le haut, puis glissant le doigt vers la flèche voisine. « Et celle-là représente tes chances de jamais coucher avec une femme dans cette vie. Quelle est la relation mathématique, Ren ?
— Inverse, avait-il répondu.
— Exactement. »)
Mais Rey le regarde encore, et Ben avale sa salive pour humecter sa gorge sèche.
« C'est de la physique. » dit Ben. Il élève les mains, commence à les mouvoir tout en parlant. Snoke dit que ça le fait ressembler à un fou qui chasserait des abeilles, mais ça l'aide à réfléchir et souvent il ne peut le contrôler. « Einstein avait théorisé que le vide a sa propre énergie, à cause de ce qu'on appelle une constante cosmologique ; donc si l'espace s'étend cela veut dire qu'il peut y avoir création d'énergie, plutôt qu'une simple redistribution. Et cette énergie est ce qui crée cette dynamique, ce champ qui, euh - en gros, c'est lié à ce que nous savons de l'expansion de l'univers. On pense que l'énergie sombre pourrait en être la cause.
— Donc, tu veux dire que l'énergie sombre est littéralement- ? »
Rey ramène ses deux mains sur sa poitrine, puis les projette vers l'extérieur d'un geste ample. Ben l'imite, et ils se retrouvent tous deux les bras grands ouverts.
« Répulsive, finit-il. Oui. »
Elle renâcle, une main plaquée sur la bouche pour masquer le son peu distingué.
« Wow. C'est vraiment nul. »
Ben repose ses mains jointes sur son torse. Il devrait s'asseoir, parce que la rosée a commencé à traverser ses vêtements, mais il aime sentir la pression du sol dans son dos, et il aime la vue qu'il a du ciel qui s'éclaire, et il aime tout particulièrement l'effet, la plénitude que lui procure la combinaison de ces deux sensations.
« Je t'avais prévenue.
— Mais, tu sais, ça se tient. » Rey retire son casque pour se gratter derrière l'oreille. « Ça pourrait être ce à quoi les gens font réellement allusion, quand ils parlent du champ d'énergie de l'homme. Je veux dire, c'est cette notion qui est à la base du shiatsu et du nuat-thai, et dans les années 70 Dolores Krieger a étudié comment… »
Elle s'interrompt à mi-réflexion et remet son casque.
« Mais je ne voudrais pas être accusée de divagation, bien entendu.
— Non, non. » Maintenant Ben se relève pour de bon, vacillant légèrement comme il se remet sur ses pieds. « C'est probablement plus sensé que ce que j'ai bien pu raconter à l'instant.
— Probablement. » Elle jette un œil à sa montre, un modèle digital inélégant, conçu pour un poignet d'homme. « Bien. Retour au train-train quotidien. Bye. »
Ben salue de la main.
Elle traverse le parking et disparaît au coin de la rue. Il commence à avoir des crampes dans les jambes mais prend quand même les escaliers, et encore le lendemain quand il redescend courir. C'est atrocement pénible, les poumons brûlants et crépitants comme un feu d'artifice et les muscles tendus comme des câbles d'acier trop courts, mais il retrouve cette même sensation de propre, de vide, qu'il atteint en fracassant des ampoules grillées et en passant son poing à travers les cloisons.
Sauf que ça lui coûte moins cher, évidemment. Il n'y aura pas de réparations à faire ensuite. Et il a quand même moins de chances de se faire vraiment mal.
La semaine suivante, Ben court jusqu'à la baie et sur la moitié du chemin retour avant de se faire une ampoule. Il y colle un pansement et retourne courir le jour d'après, et le suivant, et celui qui suit. La fatigue diminue avec l'entraînement, alors il ajoute quelques sprints pour compenser.
Il rassemble également assez d'énergie pour laver ses draps de lit, décaper la douche, passer la serpillière, remplacer les ampoules manquantes et jeter le courrier indésirable, mettant de côté une liasse d'enveloppes de type professionnel qu'il attache ensemble avec un bout de ficelle.
Elles portent toutes son nom, dans la même écriture nette et ordonnée, et sont toutes intouchées.
...
En mai, il utilise un ordinateur à la bibliothèque municipale pour répondre à une trentaine d'offres d'emploi en ligne.
Il a un dictionnaire des synonymes près du coude tout le long, parce qu'il se trouve rapidement à court d'euphémismes et de périphrases pour rationaliser la suite sporadique de petits boulots qui l'ont vu passer ces quatre dernières années. Et il doit passer un quart d'heure environ dans les toilettes à l'étage, à déchiqueter un feuillet vierge de l'imprimante jusqu'à le réduire en confettis qu'il jette dans la cuvette avant de tirer la chasse d'eau.
(« ...si seulement tu n'étais pas un foutu bon à rien. »)
« Ben Solo, lit la personne qui mène l'entretien. Êtes-vous parent avec Leia Solo ? La sénatrice de Californie ?
— Oui. C'est ma mère.
— Ah. Alors tout ce battage médiatique, en-
— Oui. »
Le rendez-vous se termine prématurément. Ils ne le rappellent jamais.
Après ça, sa boîte de réception se remplit de mails de refus, qu'il se répète constamment de ne pas lire mais finit toujours par lire tout de même. Il envoie sa trente et unième candidature à une petite station de radio, hors de la ville, pour un emploi à temps partiel - un poste de technicien radar d'après l'intitulé de l'offre - sans avantages particuliers mais avec un salaire décent.
Il obtient le poste.
« Vraiment ? Quelle station ? » demande Rey quand ils se croisent dans le local du courrier. Ben est en train d'ouvrir la lettre contenant sa déclaration d'embauche et la paperasse assortie. « On écoute la radio à la décharge. Et je suis le DJ de service entre quinze heures trente et seize heures trente. »
Elle porte des sandales et Ben peut voir qu'elle peint ses ongles de pied du même vert vibrant qu'elle arbore sur les mains. Les pots sur son balcon voient maintenant cohabiter des pois mange-tout, des tomates cerises, des bébés carottes, des géraniums rouges, et un lierre aux visées impérialistes qui semble croître et gagner du terrain dès qu'on lui tourne le dos.
Ben, lui, s'est fait couper les cheveux. Ils sont juste assez long pour couvrir ses oreilles.
« 91.5, répond-il. Mais c'est du classique. Tes collègues risquent de ne pas apprécier.
— Mon grand-père est un grand fan de Gershwin. » Elle lui donne une tape sur l'épaule droite avec sa liasse de courrier, puis sur l'épaule gauche, en un geste vaguement chevaleresque.
« Donc je devrais apprécier, en tout cas. Et les autres peuvent bien se pencher et se tordre en arrière jusqu'à avaler leur propre cul si ça leur chante. Comme ce symbole grec, tu sais, avec le serpent ? Je ne sais plus comment ça s'appelle.
— Un ouroboros ?
— Oui, c'est ça. Merci. Comme un ouroboros.
— Dommage que tu aies opté pour la physiothérapie, quand la poésie était clairement ta vocation. »
L'animateur du segment de l'après-midi est une femme, une Britannique blonde du nom de Philomena Samuels qui porte à l'antenne le pseudonyme de "Phasma". Elle chevauche une moto d'argent chromé poli et pourrait probablement soulever un cheval si l'envie lui en prenait. Les sentiments qu'elle inspire au personnel de la station vont de la terreur à l'adoration.
Le manager est un homme de l'âge de Ben environ, nommé Huxley, comme le romancier dystopique, quoiqu'il ne réponde qu'à "Hux", ou "Monsieur" pour le simple plébéien à qui il consent à adresser la parole. Il a des cheveux d'un roux provoquant, un ton sarcastique si plat qu'il pourrait étouffer une flamme et une expression travaillée de dégoût discret mais inaltérable.
Ben arrive à la station avec quinze minutes d'avance, quatre jours par semaine, vêtu de son jean le plus propre et d'une chemise noire. Il maintient les appareils du système RF en global état de marche et échange dix à vingt mots au total avec l'ensemble de ses collègues, aussi est-il assez surpris quand il se trouve invité à jouer aux cartes un vendredi soir.
« Oh, non, l'invitation est juste un piège, » annonce Hux d'une voix traînante, probablement en réponse à l'expression soupçonneuse de Ben. « Vous nous avez démasqués. En vérité nous projetons de vous voler un rein et de vous abandonner dans une baignoire d'eau glacée.
— Matt a déménagé après avoir changé de job. » dit Phasma en attirant Hux dans une clé d'étranglement "pour rire" qui ne semble pas le faire rire du tout. Il se débat silencieusement tandis qu'elle parle. « C'était lui qui venait d'habitude. Il faut au moins trois personnes pour une partie digne d'intérêt. Tous les autres à qui nous avons demandé sont occupés - à moins que vous ayez d'autres plans ? »
Il se trouve que Ben n'en a pas.
Hux vit un peu plus loin le long de la baie, dans une maison victorienne à deux étages aux pièces occupées par des livres d'histoire militaire, des répliques d'épées, des pistolets à silex et un chat nommé Millicent, presque aussi roux et irascible que son maître.
« Delas Côtes du Ventoux ? » Hux tient la bouteille à bout de bras, ses doigts resserrés sur le long col, comme une oie qu'il serait chargé d'étrangler. « Je n'ai jamais entendu parler de ce domaine.
— Il est censé être vieilli en fûts d'acier inoxydable. » Ben indique l'étiquette. « D'après le vendeur, c'est ce qui donne l'arôme de prune.
— Charmant. »
Hux débouche la bouteille, marche à grands pas jusqu'à l'évier, et la vide d'un trait dans le siphon d'un geste complaisant et festif. Phasma continue d'arranger chaises et cartes comme si elle n'avait rien remarqué.
« Elle m'a coûté quinze dollars, dit Ben.
— Toutes mes excuses. » Hux jette la bouteille vide dans le bac du recyclage. « Vous serez dédommagé pour votre perte. »
Ben est venu en s'attendant à du poker, ou du black-jack, deux jeux auxquels on lui a appris à jouer - à tricher, plus exactement - quand il était enfant, mais Phasma étale le jeu qu'elle mélangeait et Ben réalise qu'ils l'ont invité à une partie de Cartes Contre l'Humanité et que ces flûtes à champagne sur la table sont en fait remplies de jus de pomme pétillant.
Ah.
« Bienvenue à l'étape finale de votre recrutement », explique Hux en se perchant sur une chaise. Millicent saute sur ses genoux. « Qui nous permettra de déterminer de manière concluante si vous êtes un idiot insipide dénué de créativité, ou un psychopathe.
— Vous allez devoir excuser Hux, j'en ai peur. Les proctologues n'ont pas été capables de déloger l'objet pointu indéterminé coincé dans son rectum. » Phasma distribue dix cartes blanches à chacun d'eux. « C'est moi qui vais commencer en tant que Tsar, si cela ne vous fait rien. Vous connaissez le jeu ? »
Ben ne le connaît pas, mais il remporte la première manche, avec une phrase où il est question de se masturber sur les cendres d'un parent mort.
« Dégoûtant, estime Hux, par-dessus le bord de son verre. Clairement un psychopathe. »
Phasma approuve d'un hochement de tête. Ben fait tournoyer le jus dans son verre.
« Je dois comprendre que j’ai passé l’examen, donc ? »
Phasma et Hux échangent un regard avant de répondre, ensemble, « Oui. »
Il s'avère que Hux est sobre depuis trois ans - il n'avait jamais pris goût à la bière, cependant, Dieu merci, il n'est pas l'un de ces grossiers paysans anglo-saxons. Durant son adolescence et jusque peu après ses vingt ans, Phasma gagnait de l'argent en pariant sur elle-même dans des combats de rue illégaux - pourquoi pas, puisque les hommes se moquaient d'elle de toute façon ? - mais sa rien moins qu'illustre carrière fut stoppée net quand quelqu'un lui brisa la clavicule avec une batte de baseball en aluminium. Elle se rétablit en prison, en purgeant une peine de dix-huit mois.
Ils lui racontent tout cela sur un ton simple et sans équivoque, abattant leurs cartes sur la table, et Ben est tenté de faire une plaisanterie du fait qu'il est maintenant le plus bas dénominateur commun - oui, leurs vies pourraient bénéficier de quelques améliorations, mais ils peuvent au moins se sentir rassurés en sachant qu'ils ne seront jamais lui - mais arrive à la conclusion que ça ne paraîtrait pas très charitable.
Alors il acquiesce, et écoute, et pose des questions quand il le juge prudent. À l'occasion il les fait rire, ou offre une contribution utile.
« Ce casque, demande Ben à Hux, pointant du doigt une étagère en hauteur. C'est un modèle HGU-15/P ? De la guerre du Vietnam ?
— Non », répond Hux sans même se retourner. Il y a un ordre rigoureux dans la disposition du moindre objet dans la maison, et il ne fait aucun doute qu'il a la topographie exacte des lieux en mémoire. « L'Air Force n'en a produit que seize exemplaires.
— Et quatre d'entre eux ont été spécialement modifiés pour intégrer un masque à gaz toxique, pas vrai ?
— Oui. » Les doigts de Hux tressaillent, ainsi que son œil gauche. « Vous en avez déjà vu un ?
— J'en possède un. » Ben essaie de se convaincre que c'est un fait dont il est ridicule d'être fier, parce qu'il n'a rien à y voir, mais il n'est pas assez rapide pour mener sa tentative d'autosabotage à bien. « Il appartenait à mon grand-père. »
Hux hausse les sourcils.
« Oh bon sang », l'avertit Phasma. Millicent a déménagé sur ses genoux pour un supplément de caresses. « Maintenant vous ne pourrez plus le faire taire. »
C'est la conversation la plus soutenue à laquelle il ait participé en six mois, et Ben doit prendre congé plus tôt parce qu'elle lui a laissé l'esprit amolli et détiré comme un trop vieil élastique. Le long trajet jusqu'à la maison à travers la nuit printanière, alors que les lumières apparaissent aux fenêtres des maisons, semble lui rendre une certaine souplesse.
Il passe un moment sur le parking à réfléchir.
Et un mardi après-midi, il convainc Phasma de passer les œuvres majeures de George Gershwin entre quinze heures et quart et seize heures cinq. Le programme s'achève avec Rhapsody in blue. Il ne saura jamais si Rey a bien entendu, puisqu'il ne lui posera pas la question, mais décide que c'est bien comme ça.
Ce n'est pas pour ça qu'il voulait le faire.
...
En juin l'ascenseur tombe en panne - à la surprise de personne, soit dit en passant - et Ben se trouve ainsi recruté pour aider Rey à hisser un bureau de récupération sur sept étages d'escaliers.
« Il était juste là, sur le trottoir, tu peux le croire ? » Ben l'entend bavarder, quelques marches au-dessus de lui. Il espère qu'elle ne peut pas voir à quel point il transpire sous l'effort, et décide qu’il est temps d'investir dans une paire d'haltères. « Alors je me suis dit, wow, quel gâchis ! Pour l'instant je fais mes devoirs sur le sol, mais ce truc a plein de super compartiments pour tout ranger. Il est abîmé par endroits, mais je peux juste décaper tout ça - et tu ne devineras jamais ce que j'ai trouvé dans le tiroir du bas.
— Une tête humaine réduite, propose Ben. Ou vingt dollars. Qu'est-ce qui serait le plus intéressant, d'après toi ?
— Vingt dollars. Mais en fait c'était ce chouette stylo-plume ancien - je vais écrire une lettre à mon grand-père avec, si je peux me procurer de l'encre. » Ils font une pause pour se reposer sur le palier du cinquième étage. Rey repousse ses cheveux, qui tombent librement en vagues sur ses épaules. « Au fait, comment on fait les têtes réduites ?
— C'est facile. » Depuis le temps, Ben a appris que Rey attend effectivement une réponse à toutes les questions qu'elle lui pose. Il ne se fait généralement pas prier. « On commence par faire une petite incision à l'arrière de la tête-
— Pour pouvoir retirer le crâne, c'est ça ? J'ai toujours pensé qu'il fallait commencer par ça.
— Pour pouvoir retirer le crâne, oui. Et ensuite on-
Ça requiert pas mal d’improvisation, et Rey doit lui rappeler un certain nombre de fois de soulever avec ses genoux plutôt qu'avec son dos pour ne pas risquer une hernie, mais ils passent finalement le bureau par la porte maintenue ouverte de son appartement. Elle ne semble éprouver aucune réticence à ce que Ben entre chez elle.
Il garde les bras plaqués le long du corps pour éviter de toucher quoi que ce soit.
L'endroit est lumineux, organisé et coloré, comme il s'y attendait. Il y a encore plus de plantes ici que sur le balcon : des bocaux à poisson reconvertis en terrariums débordant de violettes, une rangée de minuscules plantes grasses dans de vieux bouchons et un autre lierre palissé sur une treille en grillage à poules, et la table de la cuisine est faite de plusieurs pièces de bois de récupération qu'elle a clouées ensemble et vernies.
Il y a deux photographies au mur, pendues côte à côte.
La première montre Rey, âgée d'une quinzaine d'années peut-être, plus pâle, plus petite, d'une maigreur alarmante. Elle est assise les genoux joints sur les marches de pierre d'un grand bâtiment à l'air ancien, et dirige un regard calme vers le photographe. Près d'elle se tient une petite femme noire maigrichonne portant un habit de nonne, un rosaire et une paire d'énormes lunettes à monture orange qui lui donnent les yeux d'un hibou. La femme a une expression rusée, calculée, informant le monde - en termes très clairs - qu'elle sait très exactement ce qu'il trame.
« C'est Sœur Maz, pointe Rey en suivant son regard. Je t'ai parlé d'elle, non ?
— Oui. Ton mentor en linguistique innovante.
— Ouais, c'est elle. Elle dirigeait le foyer qui m'a prise en charge après que j'ai quitté ma dernière famille d'accueil. C'est elle qui m'a aidé à retrouver mon grand-père quand j'avais seize ans. Il s'était retiré du monde, au fond de l'Arizona, et il ne savait même pas que j'existais jusqu'à ce qu'elle le contacte - c'est lui, juste là. »
Rey dirige alors l'attention de Ben vers la seconde photo, plus grande, dans un cadre en bois peint à la main. On la voit debout devant le Grand Canyon, un bob aux couleurs criardes sur la tête, ses épaules nues marquées de rouge par le soleil. Elle sourit. Un homme âgé à la silhouette élancée, avec une barbe grise et un visage sillonné de rides, la tient étroitement par la taille, souriant lui aussi.
« Tu as dit que son nom est Ben, n'est ce pas ?
— Oui. Ben Kenobi.
— Pourquoi est-il allé vivre en Arizona ?
— Pour le climat sec, principalement. Il a dû quitter l'Air Force après avoir été blessé dans un sale accident, et depuis la pluie et la neige le font toujours souffrir des articulations. Je pense qu'il cherchait le calme, aussi. » Elle chasse une poussière imaginaire du cadre.
« Une fois par mois on faisait le déplacement jusqu'à Flagstaff pour qu'il voie une physiothérapeute. Elle s'appelait Sabé - je me souviens que j'aimais beaucoup ce qu'elle pouvait lui raconter. »
Ben peut voir son visage se refléter par-dessus l'épaule de Rey dans le verre du cadre, la cicatrice et le reste. Il se décale légèrement vers la gauche.
« Comme quoi ?
— Elle disait - eh bien. Elle disait que toute personne a ces, euh, ces nœuds, à l'intérieur. Des points où elles se sont repliées autour d'une douleur, que ce soit dans les muscles ou l’esprit. On ne peut pas les voir avec les yeux, elle disait, mais on peut les sentir. » Là Rey prend une pose étrange, repliant ses bras de manière à ce que chaque main tire sur l'épaule opposée, comme pour maintenir en place les pièces d'un tout. Le geste semble inconscient.
« Ou bien on peut s'en rendre compte en discutant avec elles - et je pense que la guérison dépend de la façon dont on décide de défaire ces nœuds. »
Maintenant Rey se tourne vers lui et tend ses mains ouvertes.
« Je suppose que ce sont des divagations, ça aussi, non ? »
Il pense détourner le regard, puis s'y refuse.
« Pas du tout. »
Ils débattent un moment pour finalement conclure que le nouveau-vieux-bureau de Rey sera mieux placé devant une fenêtre orientée vers l'est, qu'elle a ouverte pour laisser pénétrer une brise d'été précoce, et Ben admire comme il se doit le stylo-plume qu'elle a découvert. L'acier en est sculpté, orné d'un motif repoussé de fleurs et de vignes qui presseront contre son pouce chaque fois qu'elle l'utilisera. Elle le raccompagne jusqu'à la porte.
Cette nuit, Ben s'assoit avec son téléphone à la main.
Il marque de longues pauses avant d’appuyer sur chaque bouton, et par six fois doit s'arrêter pour tout reprendre du début. Il sent la nausée monter en vague.
(« ...si seulement tu n'étais pas un foutu bon à rien. »)
« Va te faire foutre, dit Ben à voix haute. Je ne t'ai pas demandé ton avis. »
À la septième tentative, il compose le numéro rapidement, sans regarder - il garde plutôt le regard sur ce trou dans le mur maintenant replâtré, garde à l'esprit comment il l'a lui même rebouché et poncé et remis à neuf. Le téléphone sonne dix fois avant de l'envoyer sur la boîte vocale, avec un message que Ben connaît par cœur parce qu'il est justement celui qui a aidé à l'enregistrer.
Il y a un bip strident et autoritaire à la fin.
(« ...et je pense que la guérison dépend de la façon dont on décide de défaire ces nœuds. »)
Il ferme les yeux, se pince l'arête du nez, se racle la gorge.
« Salut, Maman. C'est, euh. » Il presse ses lèvres l'une contre l'autre pour les empêcher de trembler. « C'est Ben. Je sais qu'il est tard. Je suis désolé de ne pas avoir appelé plus tôt mais, euh - je rappellerai demain. »
Il raccroche.
Mais trois minutes plus tard, peut-être moins, le téléphone sonne.
Ses mains tremblent tellement qu'il manque de lâcher le fichu appareil, mais il parvient à raffermir sa prise et à coller le combiné à son oreille vers la huitième ou neuvième sonnerie. Il y a un silence suspendu, sous pression. Et puis, hésitante, lui parvenant au travers de près de cinq mille kilomètres de câble téléphonique, la voix de sa mère :
« Ben ? »
Il se met à pleurer, et de longues minutes s'écoulent avant qu'il retrouve assez de souffle pour parler.
...
