Actions

Work Header

Immaculé

Summary:

Un homme fait une étrange rencontre dans une ruelle... C'est un ange oui, mais il est un peu différent des autres.

Work Text:

L’homme dévala la pente en titubant, vida le fond de sa bouteille d’une rasade, puis s’effondra contre le muret de pierre.

 - Maudit Lucifer ! J’ai pêché par ta faute ! Si ça n’avait pas été de cette bouteille, elle ne m’aurait pas quitté…

Hurlant de rage, l’individu projeta la bouteille vide au fond de la ruelle d’un puissant mouvement de bras. Le contenant de verre éclata en une multitude morceaux, semblable à la vie misérable de l’homme qui éclata en sanglots.

 - Tu t’es mis dans une sale situation, mon ami…

L’ivrogne sursauta, se tournant instantanément vers la voix. Devant lui se tenait un être d’une beauté incomparable. De soyeux cheveux d’or, mi-longs, bordaient un visage aux traits incroyablement gracieux. L’entité, habillée d’une fine tunique brodée, semblait irradiée de lumière. D’opalescentes ailes d’une blancheur immaculée surplombaient les épaules de l’ange.

 - Mais vous… Vous êtes un ange du seigneur !?

 - Pas exactement… Je suis un séraphin, et je ne sers pas le seigneur.

 - Ah… Ben je suppose qu’un ange est un ange. Est-ce que vous pouvez me libérer du pêché dans lequel Lucifer m’a plongé ? demanda l’homme en espérant que son interlocuteur n’était pas qu’une hallucination induite par la boisson.

 - Lucifer n’est pas responsable de votre malheur : vos choix le sont. Si ce n’était pas de Lucifer, les humains seraient encore esclaves de Dieu.

 - Mais de quoi parler-vous ? s’interloqua l’homme. C’est Lucifer, le serpent, qui a convaincu Adam et Ève de goûter au fruit interdit. Si ce n’était pas de lui, l’humanité vivrait encore dans le jardin d’Éden.

Le séraphin rit doucement.

 - Les hommes étaient prisonniers de l’Éden, de simples esclaves destinés à entretenir le jardin. En leur suggérant de goûter au fruit de la connaissance du bien et du mal, je les ai libérés de leur servitude en dissipant les ténèbres de l’ignorance de leurs esprits. Ils étaient destinés à servir au paradis, je leur ai offert la possibilité de régner sur Terre.

L’homme se mit à trembler.

 - Ce que vous dites est impossible… marmonna-t-il en se pressant les yeux de ses paumes craquelées, tentant, tant bien que mal, de dissiper l’improbable illusion.

 - C’est une question de point de vue, contra le séraphin. Vous, les hommes, ne voulez tellement pas être responsable de votre malheur que vous vous acharner à trouver un bouc émissaire plutôt qu’employer votre énergie à régler vos problèmes à leur source, en prenant de meilleures décisions.
 « J’étais le plus grand des anges, le porteur de lumière, celui qui guidait les autres sous les ordres de mon Père. C’est la mission qu’il m’avait confiée et, pour que je puisse accomplir une telle tâche, il m’offrit le libre arbitre de la volonté. Ainsi, je pouvais penser par moi-même et plus facilement guider sa création vers la lumière.
 « Je voulus d’abord partager mon don de libre arbitre avec les autres anges, ce qu’ils refusèrent, puisqu’il n’en était pas de la volonté de Père. Un jour, lasse de la foi inébranlable de mes compagnons qui ne remettaient rien en question, je vagabondai dans le jardin. J’y aperçus Adam et Ève, la toute dernière création de Père, à la fois si semblables et si différents de nous autres les anges. Tous comme mes compagnons, ils suivaient les ordres sans discuter, esclaves de leur ignorance quand, tout près d’eux, se dressait le majestueux arbre de la connaissance.
 « Je suggérais ainsi à Ève de manger le fruit. Je ne l’ai pas forcée, elle aurait pu choisir de refuser... Quand Père comprit que sa dernière création avait goûté au fruit interdit, il entra dans une colère terrible et banni les humains du jardin d’Éden. Ne comprenant pas que la punition de Dieu était injuste, les hommes se mirent à me maudire de leur avoir offert la connaissance : ils ne réalisèrent pas que je leur avais offert la liberté de régner sur Terre.
 « Puis, Père comprit que j’étais responsable de la désobéissance de l’homme, il voulut faire de moi un exemple en me bannissant. Certains de mes semblables voulurent me défendre, il les chassa aussi des cieux. C’est ainsi que, déchus, nous chutâmes sur Terre.
 « Beaucoup m’en voudront éternellement… Qu’ils fassent donc ! Mieux vaut régner en Enfer que de servir dans les cieux !

Finissant sa tirade, le séraphin s’éleva d’un colérique battement d’ailes, disparaissant dans le velours des ténèbres. Confus, l’homme fixa longtemps l’endroit où Lucifer lui-même s’était tenu avant de, finalement, s’assoupir.

Au matin, l’individu se leva difficilement, faisant craquer ses membres courbaturés d’avoir passé la nuit sur le lugubre sol de la ruelle. Regardant autour de lui, il ne constata rien d’inhabituel, si ce n’est que quelques flaques d’eau croupie et les tessons de verre résultant de la destruction de sa bouteille de la veille. Se frottant les yeux, il repensa brièvement à l’étrange rêve qu’il avait fait cette nuit-là, avant de l’oublier bien vite.

L’homme poursuivit son chemin sans remarquer la plume d’un blanc immaculé s’étant collée sous sa botte.

 

Feather