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Déchirures

Summary:

Parfois elle a l'impression de nager tout près de la surface, elle distingue des visages distordus, entend les échos déformés de leurs voix, tente de crier à son tour, mais seules des bulles semblent s'échapper de ses lèvres.

La douleur lui éclate la tête. Et puis elle coule.

POV Marguerite juste après le final (because of course she's not dead)

Notes:

Choupinette, j'espère que ça te plaira ! 😘

(C'est la première fois que j'écris une fic F/F, see what you've done to me? 😂)

(See the end of the work for more notes.)

Work Text:

La brûlure dans son dos la déchire par à-coups, lutte contre la morphine qui l'entraîne dans les profondeurs.

Parfois elle a l'impression de nager tout près de la surface, elle distingue des visages distordus, entend les échos déformés de leurs voix, tente de crier à son tour, mais seules des bulles semblent s'échapper de ses lèvres.

La douleur lui éclate la tête. Et puis elle coule.

Retrouve les bas-fonds, peuplés de ses cauchemars.

Colin !

C'est comme un cri dans sa tête, une obsession vieille de plusieurs décennies. Elle le cherche au milieu d'un champ de bataille sans nom ni couleurs, dans la brume, retourne chaque corps atrocement mutilé, jusqu'à être entourée de charognes pourrissantes, de soldats aux visages à-moitié décomposés, visions d'horreur qui la font hurler et tenter de retourner sur ses pas, mais les cadavres s'accrochent, lui sifflent d'une langue verdie que eux aussi attendent que leur mère vienne les chercher.

Alors elle continue à dévisager les orbites vides et les crânes blanchis, sans jamais trouver le matricule dont les numéros sont désormais tatoués sur son cœur.

Parfois c'est un soldat ennemi qui lui fait face, la fixe avec les yeux de mouche de son masque à gaz, la met en joue.

À chaque fois la balle la perfore de part en part, lui arrache un hurlement ouaté par la brume. Elle bascule dans un autre puits sans fond, déchirée en deux comme une figurine de papier.

Elle entrouvre les yeux alors que la douleur pulse dans ses veines, aperçoit le visage d'une religieuse qu'il lui semble reconnaître. Elle voit ses lèvres bouger mais n'entend rien, croise son regard bleu.

Bleu...

Une autre version de Colin se met en scène. La minuscule chambre de bonne bleue à Paris, où l'on étouffait en été, avec juste la place pour un matelas de chiffons et le berceau. Les murs semblent se rapprocher encore davantage à mesure que le nourrisson pleure, et qu'elle ne parvient pas à le calmer. Il a faim, mais elle n'a rien à lui donner, le ventre et les seins vides depuis bien trop longtemps.

Et puis l'enfant se met à grandir, grandir, grandir sous ses yeux jusqu'à être trop grand pour la pièce, et son visage devenu celui d'un homme lui hurle des reproche qu'elle n'entend pas.

D'autres fois elle quitte l'Assistance les bras vide, et c'est comme si elle l'expulsait de son corps une seconde fois, avec une déchirure en forme d'enfançon dans le ventre.

Parfois la fièvre est brièvement plus tendre avec elle.

Le visage de Caroline lui sourit, leurs doigts se lacent et se délacent dans l'intimité illicite des draps froissés d'une chambre de bordel, à l'aube, lorsque les derniers irréductibles de la veille sont rentrés s'allonger auprès de leur légitime tandis que les premiers clients de la journée n'ont pas encore fini de décuver leur ivresse.

Mais trop vite elle assiste ensuite, indifférente, au défilé des hommes qui l'ont baisée, une multitude sans nom et sans visage d'un ennui mortifère. Les images se mélangent, perdent sens, jusqu'à ce que le lit devienne soudainement dur comme du bois tandis que client étendu à côté d'elle se pare d'un masque mortuaire livide, alors elle s'enfuit, descend l'escalier à toutes jambes, cherche de l'aide, mais le bordel est devenu le sombre tunnel sans issue d'une morgue, et son échine se couvre d'une sueur glacée.

Caroline...

Elle la cherche au milieu des morts anonymes qui l'entourent, certains parés d'un uniforme militaire, d'autres à moitié brûlés, d'autres encore noyés. Elle cherche au milieu des visages défigurés, ne trouve pas, alors elle court, court vers la lumière au bout de ce tunnel sordide, jusqu'à ce qu'une main rattrape la sienne, la stoppe dans son élan comme une corde de rappel.

Et elle sait. Marguerite sait que c'est elle.

À chaque fois, elle serre sa main sans se retourner.

Ou, si elle essaye, tout disparaît autour d'elle et elle se fond dans le noir sans début ni fin, comme happée par une goutte d'encre sur un papier buvard.

 

Peu à peu, elle ignore au bout de combien de temps mais elle émerge. Les rêves refluent, se font moins omniprésents, sa conscience s'aiguise. Les images qui l'entourent deviennent plus nettes, leur persistance plus longue, la frontière qui sépare la chimère de la réalité se fait moins poreuse.

La première fois qu'elle reprend conscience, elle a l'impression d'enfin crever la surface, de la déchirer comme une poche amniotique pour s'extraire de la gangue visqueuse où elle cherchait en vain une issue, une lueur dans les ténèbres fébriles du délire. Elle ouvre les yeux, reconnaît les voûtes et les murs de pierre du couvent de Saint-Paulin.

Une jeune novice sursaute en croisant son regard, s'échappe en murmurant qu'elle va prévenir Mère Agnès. Le temps qu'elle quitte la pièce, Marguerite s'est déjà rendormie.

Quand elle se réveille à nouveau, Marguerite sait qu'elle est revenue pour de bon, que la mort tapie au bout du tunnel est derrière elle. Elle a mal, elle a soif, elle a envie d'une cigarette. La mère supérieure est à son chevet, qui la fixe de son regard si calme et lui dit qu'elle a passé dix jours inconsciente, qu'elle a eu beaucoup de fièvre et beaucoup de chance. Qu'ils ont bien cru la perdre plus d'une fois, qu'une nuit elle a même fait appeler un prêtre en urgence pour lui administrer l'extrême-onction.

Pourtant ce n'est pas son propre état qui inquiète Marguerite, et encore moins la salvation de son âme.

— Colin...

Elle murmure, hagarde, refusant le bol de bouillon que lui tend la religieuse, les yeux fixés sur le souvenir du sang qui grignotait son uniforme, de la terreur dans ses yeux, bleus comme les siens, qui lui demandaient en silence s'il allait mourir.

— Il s'en est sorti, répond doucement Mère Agnès. L'état-major l'a démobilisé.

Marguerite ferme les yeux de soulagement, ses poumons se vident d'un coup tandis que son corps semble s'enfoncer dans le matelas et les oreillers. Colin est sain et sauf. Il ne retournera pas au front. Elle peut lutter pour elle-même à présent.

Sa faiblesse la rattrape, les images de ses cauchemars dansent encore au fond de ses yeux, elle flotte, épuisée, se rendort. Plus tard, le lendemain peut-être, elle ne sait plus, elle demande à voir Colin, s'entend répondre qu'il est sorti de l'hôpital depuis déjà quelques jours. Ne peut-on pas le faire appeler ? C'est là que Mère Agnès, la mine navrée, lui annonce qu'il a quitté la région sans laisser d'adresse, et Marguerite sent son ventre se tordre, son cœur se serrer. Un bruit de tissu qui se déchire brise le silence lorsqu'une nonne entreprend de changer la gaze de son pansement.

— Il a laissé une lettre pour vous, ajoute la mère supérieure, esquivant d'un bras véloce la tentative de Marguerite de lui arracher l'enveloppe qu'elle brandit d'une main.

Marguerite proteste, tente de se redresser, mais ses forces la trahissent.

— Je vous donnerai cette lettre quand j'estimerai que vous avez repris suffisamment de forces, précise Mère Agnès avec une douceur empreinte de fermeté.

Marguerite lui garde une rancune tenace après ça, mais elle s'exécute, avale son bouillon avec plus d'appétit que l'ensemble des autres malades du dortoir réunis, se rétablit avec une rapidité spectaculaire qui fait fleurir un sourire au coin des lèvres de la mère supérieure lorsqu'elle se rend à son chevet.

Elle ne fait plus de cauchemars, elle dort. Elle vit pour cette lettre qui la consume autant qu'elle lui rend la vie.

Dès qu'elle est à nouveau en état de se lever, Mère Agnès lui explique avec de la compassion dans le regard qu'elle est obligée d'attribuer son lit à quelqu'un d'autre, que les blessés ne cessent d'affluer. Elle lui remet la lettre de Colin en guise d'adieux et, incapable d'attendre une seconde de plus, Marguerite la lit dans le couloir du cloître, appuyée contre la pierre.

Ce n'est pas celle qu'elle espérait. La missive est courte, rédigée visiblement à la hâte, d'une écriture par endroits difficilement lisible. Mais Marguerite s'en fiche, c'est la première fois qu'elle lit son écriture, et c'est peut-être tout ce qui compte.

Marguerite,

Je peine à vous appeler maman, et j'en suis désolé. J'ignore si j'y parviendrai un jour.

Je quitte Saint-Paulin définitivement. J'aurais aimé pouvoir vous dire au-revoir mais à l'heure ou j'écris ces lignes, vous n'avez toujours pas repris conscience. Le médecin m'a toutefois dit que vous étiez en bonne voie de vous rétablir, alors je prie pour vous.

Je sais que ce ne sont pas les mots que vous espériez, mais n'essayez pas de me retrouver cette fois. Je vous en conjure.

Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. Portez-vous bien.

Colin

Un vertige la saisit à la lecture, et pendant une atroce seconde, elle en veut à Mère Agnès d'avoir attendu qu'elle ne soit plus en état de se laisser doucement mourir d'épuisement pour lui asséner ce dernier coup de hache déchirant qui la disloque.

Elle s'affaisse contre le pilier granitique, se tasse, se vide d'elle-même, fond en larmes dans les bras d'une quasi-étrangère, la jeune infirmière blonde qu'elle a déjà croisée plus d'une fois — Jeanne ? — et qui est passée à sa hauteur au moment où ses jambes se dérobaient sous elle.

Après quelques instants, Marguerite remercie la jeune femme, sèche ses joues, et quitte le couvent à pas lents, le corps et le cœur alourdis d'à quoi bon. Elle n'a pas l'énergie de recommencer à le chercher, et sans ce moteur, elle n'a que faire de l'existence. Toute sa vie depuis vingt ans, elle l'a dirigée vers Colin, comme un faisceau, elle ne sait pas vivre pour elle-même, n'a jamais eu ce luxe.

Mais il faut bien que la vie reprenne. Elle n'a nulle part où aller, alors elle retourne dans la maison des ambulancières pendant sa convalescence. Après tout, elles sont ce qu'elle a de plus proche d'une famille. Et dès qu'elle s'en sent capable, elle reprend le volant des ambulances et retourne là-bas, sur la ligne de front, rêve presque toutes les nuits des horreurs qu'elle y voit le jour, mais au moins elle s'y sent utile, elle est la mère de tous les soldats tombés au champ d'honneur.

Et puis elle ne risque pas d'y trouver le corps déchiqueté de son fils, maigre consolation. Elle a pris la décision de respecter sa volonté, de ne pas chercher à le retrouver cette fois-ci. Elle passe des soirées entières avec sa lettre dans les mains, même si elle la connaît par cœur. Elle s'enfonce peu à peu dans un mutisme taciturne. Elle fume trop. Elle boit trop.

Elle le sait.

Elle envisage de tuer Marcel, un soir, pour goûter à l'apaisement d'une vengeance en demi-teinte, mais Florence lui apprend qu'il s'est suicidé il y a déjà plusieurs semaines, peu après avoir étranglé sa sœur, et ça fait presque sourire Marguerite. Elle n'aurait jamais cru qu'il en était capable. Son interlocutrice ajoute qu'elle devrait se débarrasser de la lettre de Colin, que les filles s'inquiètent pour elle.

Il lui faut une semaine de dénégations farouches pour accepter l'inacceptable. Que Florence a raison. Que cette obsession est en train de la détruire. Et que son lent enlisement n'atteindra personne d'autre qu'elle-même. Alors elle déchiquette la lettre, en mille morceaux. Elle la connaît par cœur, de toute façon.

Un par un, elle en brûle chaque fragment, en regardant danser les pattes de mouche. Et peut-être que ça lui lacère le cœur au passage, mais c'est comme une saignée qui la soulage, comme un abcès qui, en se vidant de son pus, la laisse sanguinolente et à vif, mais libérée.

Elle vit sans vraiment vivre, après ça, mais le purgatoire est analgésique. Elle sauve des vies chaque jour, en voit partir beaucoup aussi, elle a la camaraderie des filles, les conversations à bâtons rompus, le soir, sur la terrasse, quelques nuits occasionnelles dans les bras de Florence, quand la solitude se fait trop pesante.

Elle peut continuer des années comme ça. Tant que la guerre continue d'alimenter ses journées avec des corps en souffrance, tant que la mort rôde tout autour sans jamais vraiment la cerner depuis ce jour dans la tranchée. Elle n'a plus peur de la mort, de toute façon. Il lui faudrait être attachée à la vie qu'elle mène, pour ça.

 

Un matin Marguerite se réveille aux son des cloches qui tonnent à réveiller les morts et des gamins qui se battent pour vendre l'édition du journal du matin, parce que ça y est.

C'est fini.

L'armistice a été signée hier soir, c'est dans le journal, dans les commérages des gens dans la rue, sur le visage de tout le monde.

Et Marguerite a du mal à y croire, comme un réveil après une longue nuit où l'on contemple, hébété, les objets du quotidien en se demandant s'ils sont bien réels.

L'état-major n'a plus besoin d'ambulancières, les décore en héroïnes de la nation avant de les oublier aussitôt, alors elle hésite, quelques temps. Elle ne sait rien faire d'autre que conduire des camions et écarter les cuisses pour un client de passage, mais elle n'a pas le goût de retourner à son ancienne vie.

Pas par mépris, non, elle n'a jamais eu honte de son premier métier, n'a jamais cessé d'avoir la tête haute devant la condescendance de la bonne société, outrée de ses mœurs bien que jamais avare d'en profiter. Le mot putain n'a jamais revêtu à ses yeux la salissure dont ceux qui le lui crachaient à la gueule voulaient la parer.

Mais quelque chose a changé depuis la guerre. Depuis qu'elle a retrouvé Colin. Et depuis qu'elle l'a reperdu.

Alors elle part à l'aventure, quitte la maison de ses sœurs d'armes et leur projet de monter une compagnie de transport civil de passagers, ne laissant derrière elle qu'une adresse en poste restante à Paris qu'elle leur confie. Elle ne sait rien faire, certes, mais les bilans officiels sont partout, dans la presse, dans la bouche des commerçants, les estimations du nombre des morts ne cesse de grimper, on parle de centaines de milliers, peut-être même de millions. Des chiffres trop vertigineux pour qu'elle puisse se les représenter, mais le constat est là.

On manque de main-d'œuvre, partout, on embauche à n'importe quel prix parce qu'il faut bien vivre et faire tourner les machines, et peu importe qu'elle n'ait aucune expérience, elle apprend vite, elle travaille bien, elle gagne sa vie.

Peu, mais c'est suffisant pour ses projets. Tour à tour mécanicienne, ouvrière dans une usine de vaisselle, ramasseuse de pommes, serveuse dans un café, elle poursuit sa quête, elle cherche quelqu'un.

Après tout, c'est ce qu'elle sait faire de mieux.

Elle n'a qu'un seul indice, la Touraine. Elle sait que Caroline et Éléonore ne sont jamais revenues après leur évacuation de Saint-Paulin. Qu'elles ont transformé l'usine en coopérative dont les ouvrières sont devenues propriétaires en 1917, mais tous les papiers de cession de propriété ne mentionnent que le manoir des Dewitt.

C'est comme si elles avaient voulu disparaître.

Mais ça ne suffit pas à décourager Marguerite. Elle habite un temps à Tours, questionne, rayonne. Finit par retrouver la trace d'une certaine Berthe près d'Amboise, qui aurait accueilli une cousine venue des Vosges au début de la guerre.

Mais Berthe a déménagé depuis, et lorsque Marguerite parvient finalement à obtenir une adresse, personne ne se souvient d'une cousine et de sa famille qu'elle aurait hébergée. C'est le commis de l'épicier du village qui, finalement, lorsqu'il l'entend questionner son patron, lui demande si elle recherche la dame brune aux yeux tristes et sa petite fille.

Oui oui, elles sont passées au village récemment, explique-t-il, elles venaient visiter une parente. Sait-il où elles résident ? Il les a entendues mentionner Chanceaux-sur-Choisille, il ne sait pas où c'est mais l'épicier intervient, son petit-neveu s'est établi là-bas, c'est à une vingtaine de kilomètres.

Il propose même à Marguerite de l'y emmener mais elle décline poliment, remercie, prend congé. Elle essaye de contenir ses espoirs, de ne pas trop y croire, après tout Éléonore manquait à l'appel de la description du commis, mais son cœur bat des ailes dans sa poitrine comme un oiseau affolé quand elle gare sa voiture sur la place de l'Église à Chanceaux. Elle trouve un hôtel bon marché, compte ses économies, elle a de quoi tenir plusieurs semaines.

Et puis elle attend, les jumelles qui ne l'ont jamais vraiment quittée fidèlement rangées dans sa sacoche.

Elle ne sait pas ce qu'elle fera si elle les retrouve, alors elle se cache, épie, observe. Pendant cinq jour rien ne se passe, et peu à peu son espoir fond comme la neige au printemps. Il lui semble avoir identifié tous les habitants du village à présent, mais personne qui ait fait tressaillir son cœur.

Jusqu'au dimanche suivant. C'est à la sortie de la messe qu'elle les aperçoit, depuis la terrasse du café qui fait face à l'église, et pendant quelques secondes elle en oublie de respirer. Madeleine a tellement grandi que Marguerite peine à la reconnaître. Mais elle reconnaîtrait les traits de Caroline entre mille. Éléonore n'est pas avec elles, et Marguerite les regarde disparaître dans une voiture au bout de la rue, le cœur battant à se rompre, tétanisée sur place.

Pendant des semaines, elle les regarde vivre. Elle habitent une maison un peu à l'écart du bourg, et Marguerite les observe de loin, incapable de se décider à se manifester. Elle a peur. Se dit que c'est peut-être mieux comme ça. Qu'après tout, elles ont tout fait pour qu'on ne les retrouve pas.

À force de tergiverser, c'est elle qui se fait surprendre, un après-midi en revenant du bureau de poste.

— Marguerite ? demande une voix dans son dos, et Marguerite se fige, n'ose pas se retourner de peur de voir son rêve se déchirer sous ses yeux comme le buvard trop imbibé d'encre.

Elle respire profondément, tourne lentement sur elle-même.

Caroline la fixe, les deux mains plaquées sur la bouche, les yeux remplis de larmes qui menacent de dévaler ses joues. Brièvement, elle se détourne, tire une poignée de piécettes de sa poche, murmure quelques mots à l'oreille de Madeleine qui les regarde avec étonnement, et la fillette s'éloigne hâtivement en direction de la boulangerie.

Puis Caroline fait deux pas vers Marguerite, comme hypnotisée.

— On m'a dit que tu étais morte, murmure-t-elle d'une voix étouffée.

— Paraît que je suis pas passée loin... confirme Marguerite dans un souffle.

Elles se dévisagent pendant quelques instants, la respiration hachée. Marguerite lit son deuil sur chacun des traits du visage de Caroline, se refuse à envisager la douleur que la nouvelle a pu lui causer. Bien sûr, en temps de guerre, les informations du front sont confuses, contradictoires, on a pu la confondre avec quelqu'un d'autre, la déclarer morte à son arrivée au couvent avant de s'apercevoir qu'elle était encore en vie.

Et Caroline était déjà loin...

Un hoquet de souffrance par procuration lui déchire la poitrine et elle se précipite sur Caroline, la serre contre elle de toutes ses forces, la berce de je-suis-là, et Caroline répond à son étreinte avec gratitude, presse sa joue contre la sienne et noie son souffle court dans ses cheveux.

Leurs larmes sont sœurs, mêlées de joie et de chagrin.

Au bout d'un long moment que n'écourte que la possibilité du scandale, elles se détachent doucement, et les yeux de Marguerite sondent ceux de Caroline dans l'attente de la réponse qu'elle est venue chercher.

— Viens donc prendre le thé à la maison, offre Caroline d'un ton prudemment détaché, alors que reparaît Madeleine, mordant fièrement dans un pain au lait.

 

La première question que Caroline lui pose, alors que l'eau chauffe, est pour Colin.

— J'ai... pas envie d'en parler, décline Marguerite en secouant doucement la tête. Pas maintenant. Mais il va bien, croit-elle nécessaire de préciser.

Elle n'a pas eu de nouvelles de lui depuis sa lettre, mais elle le sait, elle le sent, qu'il est en vie, qu'il va bien. Il est l'unique raison pour laquelle elle a laissé une adresse derrière elle en quittant Saint-Paulin, si un jour il change d'avis, elle lui aura au moins évité l'errance de la recherche. Mais ça, elle n'est pas prête à en parler à Caroline.

À la place, elle lui parle du succès des ambulances, des hommes qu'elles ont sauvés, des décorations officielles après l'armistice. Des petits fragments de joie dans ces années sombres, beaux et tranchants comme des éclats de verre, elle n'a plus de place pour les mauvaises nouvelles. De sa quête, enfin, qui l'a jetée sur les routes depuis quatre mois.

Caroline raconte à son tour. Les deux années chez la cousine Berthe, au rythme des nouvelles de l'avancée de l'armée allemande, puis le lent enlisement dans les tranchées. Leur vie, loin de la ligne de front, mais pourtant jamais épargnée. Chaque semaine, quelqu'un qu'elles connaissent perd l'un des siens. Madeleine qui grandit, qui peu à peu fait moins de cauchemars et cesse de réclamer son père.

Et puis le mari de Berthe, démobilisé après avoir perdu une jambe, qui revient vivre avec elles. Mais le mal est ailleurs que dans cette jambe qui lui manque, il se cache dans sa tête. André est en proie aux hallucinations, son caractère a changé, il fait des crises de colères que Berthe ne lui connaissait pas. Il a besoin de soins constants, alors, pour payer ses visites fréquentes chez le médecin, elle décide de vendre son domaine pour une maison plus petite, plus proche de l'hôpital, aussi.

Caroline décide de partir, pour protéger Madeleine que le dérèglement d'André effraye. Avec l'argent du manoir Dewitt, elles achètent cette maison à Chanceaux, Caroline trouve du travail dans un atelier de confection, et son expérience à l'usine lui permet de rapidement devenir contremaître. Ou contremaîtresse, comme elle aime à le souligner avec un sourire. Et puis la patronne de l'atelier la prend sous son aile, Caroline sait que d'ici quelques années, elle sera désignée à sa succession.

Éléonore est morte l'hiver dernier, une mauvaise pneumonie. Elle n'aura pas vu la fin de cette guerre qui lui aura pris ses deux enfants.

Elles parlent, elles parlent, et le thé refroidit. La nuit tombe. Marguerite a envie de demander si elle peut rester, mais elle n'ose pas. Peut-être aussi parce qu'elle sait qu'elle n'a pas besoin de poser la question, parce que la douceur qui empreint le regard de Caroline lui dit ce qu'elle sait déjà.

Marguerite s'installe dans la chambre poussiéreuse qui fut celle d'Éléonore, y fait livrer sa malle restée à l'hôtel dès le lendemain. Ensemble, elles s'inventent une parentèle. Marguerite s'invente un veuvage. Autant de justifications qui décourageront les mauvaises langues. Comme s'il y avait matière à médire, de toute façon. Leur coexistence est purement amicale, mais Marguerite se sent vivre à nouveau dans la présence lumineuse de Caroline, qui la regarde, qui lui sourit, qui lui dit bonjour le matin et lui souhaite une bonne nuit le soir, qui partage son toit avec elle.

Caroline, encore, qui lui trouve un emploi à l'atelier. Elles ne manquent de rien et surtout pas d'argent, mais Marguerite veut travailler et se rendre utile. Elle veut, aussi et surtout, pouvoir contribuer aux sommes que Caroline met de côté pour payer la pension de Madeleine. Elle sait qu'elle ne sera jamais sa mère, mais elle est reconnaissante de la manière dont Caroline ne le lui fait jamais sentir et les laisse peu à peu s'apprivoiser.

Elles ne parlent jamais du temps d'autrefois, ni du baiser échangé à la maison des ambulancières, dont Marguerite a parfois l'impression d'avoir encore le goût sur les lèvres. Jamais une allusion ne transparaît dans leurs échanges, mais, au fil des semaines, des mois, c'est dans les petits détails que se nichent les non-dits.

Dans le poids de certains regard. Dans le tic qu'a toujours eu Caroline de se mordiller le bout des lèvres. Dans le frôlement de leurs doigts quand elles ramènent ensemble du marché le panier lourd de provisions. Dans la maladresse d'un baiser de bonne nuit déposé sur la joue, le soir au coin de la cheminée. Dans la façon qu'a Caroline de parfois venir lire par dessus l'épaule de Marguerite.

Elles ne mettent aucun mot dessus, se contentent de s'effleurer, comme pour réapprendre à se toucher, mais Marguerite sait, lit dans les yeux de Caroline l'attente qui se fait plus précise chaque jour.

Et puis un après-midi, alors que Marguerite est occupée à garnir de fruits confits une pâte à brioche — une surprise pour Madeleine — elle entend Caroline passer la porte de la cuisine dans son dos, s'approcher.

Un silence.

Puis les mains de Caroline se posent doucement sur les siennes, interrompent le pétrissage, leurs doigts s'entrelacent, tandis que son amie enfouit son visage dans son cou, respire tout contre elle. Pendant un long moment, aucune des deux ne bouge, l'instant simplement bercé du chant des oiseaux et du bruit du vent par la fenêtre ouverte.

Et puis, enfin, n'y tenant plus, Marguerite se retourne, et leurs bouches se cherchent, se trouvent, leurs lèvres se frôlent avec une timidité fébrile avant que Caroline ne s'enhardisse à l'embrasser pour de bon, et c'est comme une demande de pardon qui se glisse dans son baiser, comme une déclaration renouvelée dans les incursions sensuelles de la pointe de sa langue, comme une absolution quand Marguerite fait courir ses doigts autour du visage de Caroline pour l'attirer plus encore à elle, faisant fi de la pâte à brioche qui leur colle à la peau.

Elles s'embrassent, longtemps, se regardent, plus longtemps encore.

Se sourient.

Aucun mot n'est nécessaire, alors Marguerite embrasse à nouveau Caroline dans le silence printanier de la cuisine. Leurs doigts se mêlent pour quelques instants encore, puis elles terminent de préparer la brioche ensemble.

La vie quotidienne change graduellement, après ça. Jamais devant Madeleine, jamais devant un tiers, bien sûr, mais leurs gestes d'affection se font plus précis, plus appuyés. Plus fréquents, aussi.

Pourtant, la première fois qu'elle se déshabille devant Caroline, Marguerite a la gorge nouée.

Vingt ans et une guerre ont abîmé, supplicié son corps, elle a peur de la décevoir. Qu'elle se dise que c'est une folie, une mauvaise idée. Qu'elle se demande ce qu'elle fout là, qu'elle la renvoie à l'anonymat de sa vie.

De sa blessure, elle n'a que peu dit à Caroline, n'a rien voulu détailler. Par fierté, d'abord, et puis aussi parce qu'elle n'a pas envie de remuer les mauvais souvenirs. Pourtant la marque juste au-dessus de son sein droit est impossible à manquer.

— C'est là que... ? demande Caroline sans pouvoir aller au bout de sa question, et Marguerite hoche doucement la tête tandis que sa compagne effleure du bout des doigts la scarification sur sa peau, caresse la mémoire vivante de la souffrance comme si elle pouvait l'effacer.

— On m'a tiré dans le dos, et la balle a traversé.

Caroline relève brusquement la tête, le regard saisi d'effroi par la violence de l'indicible. Elle serre Marguerite contre elle, fort, la couvre de baisers et de caresses comme s'ils avaient le pouvoir de lui faire oublier les années perdues et les douleurs inutiles, et Marguerite se désaltère dans sa tendresse, se noie dans son amour comme pour conjurer la mort qui a tant rôdé et pris autour d'elles.

Et plus tard, bien plus tard, alors qu'elles sont blotties l'une contre l'autre dans son lit, Caroline embrasse longuement la balafre verticale dans le dos de Marguerite, juste en dessous de l'omoplate, en murmurant qu'on dirait la cicatrice d'un ange dont on a déchiré les ailes.

Notes:

J'espère que ça vous a plu ❤️