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À l'heure où s'allument les étoiles

Summary:

Le club de Raimon tout juste reformé devient progressivement la lumière de Suki. Derrière le comptoir du Rairaiken, elle écoute ses membres rêver du Football Frontier. Mais quand les ombres du tournoi se confondent avec celles de son passé, Suki se fait la promesse de ne pas laisser l’obscurité triompher. Personne n’a le droit d’éteindre les étoiles.

Chapter 1: Toutes les histoires commencent quelque part

Notes:

Hey !
C'est un sacré voyage dans lequel on s'embarque aux côtés de toute l'équipe de Raimon, mais aussi de Suki que, j'espère, vous prendrez autant de plaisir à découvrir que j'ai eu à l'écrire. Et si vous pensez déjà connaître l'histoire... accordez-moi une chance de vous surprendre.
Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne lecture !

Chapter Text

 La journée touche à sa fin et le soleil couchant colore la rivière d’or et de feu. Suki traverse le pont d’un pas vif. Elle n’est pas en avance. Elle aurait pu prendre le bus mais elle préfère marcher. Ça ne l’empêche pas de jeter un œil par-dessus la rambarde. Aujourd’hui, le terrain de terre battue au bord de l’eau est vide. Si le collégien qui s’entraîne régulièrement avec les primaires n’est pas ici, c’est qu’il est à la tour. Et comme tous les vendredis ou presque, il viendra manger au Rairaiken dans la soirée. En parlant du Rairaiken… Suki resserre sa prise sur le sac en kraft et accélère. Elle devine déjà ce qu’Hibiki va lui dire…

 Le maître des lieux est occupé en boutique lorsque Suki entre par l’arrière du restaurant. Elle traverse la réserve sans allumer, guidée par l’habitude. Par habitude aussi, elle vérifie dans la pénombre, d’un coup d’œil au miroir à côté des escaliers, que son béret est bien en place.
 — Daburu ? Tu es là ?
Da-bu-ru. Suki articule silencieusement. Le nom de son reflet. Le nom de celui que les autres voient et oublient aussitôt. Le nom de celui qu’elle doit être – de celui qu’elle est. Un instant, son reflet se fissure. Puis elle se détourne et, quand elle ouvre la porte sur la salle de restauration, son masque est redevenu lisse d’assurance. Hibiki l’accueille en s’exclamant :
 — Et alors, qu’est-ce qui t’a pris autant de temps ?
 Suki hausse les épaules avec une moue provocatrice, se glisse avec lui derrière le comptoir et pose le sac à côté des plaques.
 — Je ne sais pas… faire des commissions de dernière minute à l’autre bout de la ville, peut-être ?
 — Tss, insolent.
 La lueur dans le regard du restaurateur dément son propos et personne ne s’y trompe, surtout pas les habitués qui, coutumiers de leurs joutes verbales, en profitent pour ajouter leur grain de sel :
 — N’embête pas trop ton commis, Hibiki, sinon il ne fera pas ses cookies !
 Hibiki rit de bon cœur, les autres aussi, Suki se contente de plisser le nez en nouant son tablier. Pendant qu’elle se lave les mains et range les achats, la discussion reprend :
 — Dis, tu le nourris ? L’est pas bien épais…
 La réponse de son mentor se perd dans le brouhaha flou des conversations tandis qu’elle remonte ses manches. Au travail.

***

Qu’est-ce qu’il fait là ? Kazemaru se voile la face en grimpant la pente douce du parc. Comme s’il ne savait pas. Comme s’il n’avait pas passé la journée à voir Endou courir de partout en essayant de recruter de nouveaux joueurs pour son équipe, comme s’il n’avait pas pu en placer une quand ce dernier lui donnait rendez-vous à la tour Inazuma après les cours, comme s’il ne s’était pas laissé tenter, juste pour voir. Eh, voilà pourquoi il est là, à gravir la colline surplombant la ville. Les lampadaires s’allument et laissent apercevoir d’autres personnes dans les fourrés avant qu’un éclat de lumière et un bruit sourd ne le poussent à franchir les derniers mètres. Au pied de la tour marquée de l’éclair, symbole d’Inazuma, le sentier s’évase sur une esplanade et un pneu oscille, suspendu à l’un des arbres. Quelques mètres plus loin, Endou est étalé au sol, un autre pneu accroché sur le dos. Kazemaru s’approche et constate avec soulagement que tout a l’air d’aller.
 — C’est quand même bizarre, comme entraînement, s’amuse-t-il, étonné.
 Endou écarquille les yeux en remarquant sa présence, saisit la main qui lui est tendue pour se relever. Vite remis de sa surprise, il rajuste le bandeau qui lui ceint le front et explique avec entrain :
 — Humhum, c’est parce que c’est un entraînement spécial.
 Sur le banc à deux pas, entre une gourde et une serviette, Endou attrape un vieux cahier aux bords usés et à la couverture tachée. Il fait défiler les pages, invitant Kazemaru à regarder mais le regard de ce dernier glisse sur les écritures et les dessins abstraits.
 — Je n’y comprends rien… Tu arrives à déchiffrer ça ?
 — Eh ! affirme Endou en pointant un ensemble de gribouillis du bout effiloché de son gant. Là, c’est l’hissatsu technique que j’essaie de faire, la God Hand, pour arrêter les tirs. C’est celle de mon grand-père !
 La fierté se lit sur son visage face à l’incrédulité sur celui de Kazemaru, puis son ton se fait rêveur.
 — Il est mort avant ma naissance… Mais il y a longtemps, il était l’entraîneur du club de foot de Raimon et il a créé les exercices et les techniques qui sont dans ce cahier !
 Les informations s’enchaînent trop vite pour Kazemaru alors qu’Endou embraye déjà.
 — On a de la chance, tu sais, d’avoir obtenu un match contre la Teikoku Gakuen. Ce n’est pas n’importe qui, ils sont vraiment très forts. Pour rivaliser face à eux, je dois beaucoup m’entraîner et j’aimerais vraiment réussir à maîtriser la God Hand.
 — Attends, tu étais sérieux quand tu parlais de battre la Teikoku ?
 Kazemaru pensait qu’il blaguait tout à l’heure. Même lui qui ne s’est jamais vraiment intéressé au foot sait qu’il s’agit de la meilleure équipe junior du pays. Qu’elle ait demandé un match amical contre leur école est plus qu’improbable. Pourtant la perspective n’a pas l’air de faire peur à Endou qui opine comme s’il s’agissait d’une évidence.
 — Bien sûr !
 Kazemaru dévisage son camarade. Quand Endou parle de foot, il rayonne, animé par sa passion. Impossible d’y rester insensible. Étouffant un soupir dans un sourire et acceptant enfin la décision qu’il avait déjà prise en venant ici, Kazemaru tend la main. Endou la regarde, perplexe.
 — Huh ?
 — C’est pour ça que tu m’as demandé de venir, non ? Je veux bien rejoindre ton équipe.
 Le sourire d’Endou s’élargit si cela est encore possible tandis qu’il scelle leur accord en riant.
 — Merci, Kazemaru !
 La poigne est ferme, chaleureuse, et la sensation se propage le long du bras de Kazemaru. Pour dissimuler son trouble, celui-ci appelle par-dessus son épaule :
 — Bon, j’en suis. Et vous ?
 À son grand soulagement et à la surprise d’Endou, les fourrés s’écartent et révèlent les autres membres du club. Ils se tortillent, confus d’avoir ainsi été démasqués.
 — Cap’taine…
 — Les gars !
 Endou s’élance vers eux en oubliant qu’il a toujours son pneu sur le dos et perd l’équilibre. Ses camarades se précipitent pour l’aider.
 — Ça va ?
 — Si tu continues à forcer, tu vas te blesser avant le match.
 — Hé, ça va le faire, les rassure Endou.
 — Ils t’observaient depuis un moment quand je suis arrivé, tu sais ?
 Trahis par Kazemaru, ils bafouillent, se perdent en explications et en excuses. Après avoir vu leur capitaine remuer ciel et terre pour compléter leurs effectifs et se donner à fond dans son entraînement spécial, ils ne peuvent pas rester sans rien faire. Et ils aimeraient bien s’entraîner avec lui… Si c’est possible.
 — Bien sûr que c’est possible !
 Ému, Endou a bien du mal à retenir ses larmes. Rien ne lui ferait plus plaisir !
 — Allons-y !
 — Allons-y ! reprennent-ils tous en chœur.

***

 Adossée au comptoir, Suki picore les derniers grains de riz au fond de son bol. Hibiki leur a servi le thé et attend que sa tasse refroidisse. La nuit a fini de s’installer, les clients de tout à l’heure sont partis et ils profitent du temps mort en silence ou presque. Elle relève la tête juste avant que des éclats de voix ne se rapprochent. La porte coulisse. Même s’il arrive plus tard que d’habitude, elle reconnaît le régulier du vendredi soir – Endou, avec son bandeau orange qui empêche ses cheveux de lui tomber dans le visage – en tête de groupe. Il n’est pas seul aujourd’hui et invite ceux qui l’accompagnent à entrer à sa suite.
 — Tu vas voir, Kazemaru, ce sont les meilleurs ramens d’Inazuma ! Et la meilleure récompense après un entraînement.
 En rinçant son bol dans l’évier, Suki zieute sur la petite dizaine de garçons qui s’installent. Ils sont tous déjà venus manger occasionnellement, sauf celui aux longs cheveux bleutés. Kazemaru, par déduction. Celui-ci s’assied à côté d’Endou et observe, curieux, discret, les lieux. Hibiki passe un coup de torchon sur le comptoir.
 — Qu’est-ce que je vous sers, les jeunes ?
 — Un bol de ramen pour moi, chef, s’il vous plaît !
 — La même !
 — Je vais vous prendre des raviolis.
 Les commandes fusent. Hibiki lance la cuisson des pâtes tandis que Suki se sèche les mains et cisèle les oignons nouveaux. Tout en maniant le couteau avec application, elle les écoute d’une oreille distraite.
 — Alors, tu en as pensé quoi, de ton premier entraînement ?
 Couvert de terre et d’égratignures, Kazemaru grimace brièvement avant de répondre :
 — Eh bien, c’était… intéressant. Et atypique. Ça ne ressemble pas du tout à ce que l’on fait en athlétisme.
 — Je te rassure, ça ne ressemble pas à ce que l’on fait en foot normalement non plus.
 Les mains derrière la nuque, l’autre voisin d’Endou se balance en arrière sur son tabouret. Parmi les plus grands du groupe, épaules carrées, peau sombre, cheveux ras roses et voix assurée lui conférant une présence impressionnante, Someoka.
 — En même temps, on n’est pas vraiment une équipe conventionnelle non plus… renchérit celui encore à sa gauche.
Handa. Plus effacé, comme Someoka, il vient ponctuellement ici avec Endou depuis l’année dernière. Parmi les nouveaux de cette année, les deux en bout de rangée s’exclament à leur tour :
 — Moi j’ai bien aimé l’entraînement, Cap’taine !
 — Ouais, moi aussi !
 En raclant la planche du dos du couteau pour faire glisser les légumes dans la poêle, Suki énumère mentalement. Les inséparables tout en contraste, Kurimatsu, le plus petit avec les dents de devant qui dépassent, et celui sur lequel il s’appuie, grand et large, avec un début de barbe précoce, Kabeyama. Elle bute sur les derniers noms tandis qu’ils refont leur soirée – une déroutante histoire de pneus et de cahier illisible. Hum… Celui dont elle n’a jamais vu les yeux, cachés derrière ses cheveux bouclés, et dont les taches de rousseur mangent les joues… Shishido. Le nom du dernier – avec la longue queue de cheval et la voix qui n’a pas encore mué – lui échappe. Handa lui donne la réponse au détour d’une phrase. Shourinji. Suki étouffe une moue, vexée de son oubli, puis son attention glisse à nouveau sur Endou, au centre du groupe.
 Il vient régulièrement depuis qu’elle est là et marque chacun de ses passages de sa lumière. Suki plisse le nez. Une lumière. C’est réducteur de désigner ainsi l’aura du garçon, mais c’est sans doute ainsi que la décriraient la plupart des gens s’ils devaient mettre des mots sur leurs perceptions. Ce serait si loin de sa réalité. Les auras sont plus subtiles. Plus profondes, plus complexes. Un déluge de sensations qui ne s’arrête jamais. Parler de lumière, c’est se contenter d’effleurer la surface, se raccrochant aux quelques émanations qui se manifestent parfois aux yeux de tous et aux témoignages de ceux qui en voient un peu plus. Loin de saisir l’éblouissement que procure le soleil intérieur d’Endou. Perdue dans ses pensées, Suki débarrasse les assiettes vides. Le ventre plein, Endou avise la coupelle en bout de comptoir.
 — Oh ! Y’a des cookies aujourd’hui ! Kazemaru, faut absolument que tu les goûtes !
 L’intéressé considère les biscuits au chocolat, intrigué malgré son appétit rassasié.
 — Je suis d’accord, ils valent le coup, abonde Someoka en s’en emparant d’un.
 Kazemaru se laisse tenter, non sans soupirer :
 — Rassurez-moi, vous ne faites pas ça après chaque entraînement, si ?
 — Bah, commence Handa avec un geste évasif de la main, c’est assez rare qu’on s'entraîne tous ensemble…
 — Cette semaine, on va s’entraîner tous les jours ! rétorque Endou en sautant sur ses pieds.
 — … on ne viendra pas pour autant manger là à chaque fois. Ou on va exploser, termine Handa.
 Kurimatsu approuve vigoureusement, mais Endou ne les écoute déjà plus :
 — Vous vous rendez compte ? Dans une semaine, on aura joué notre premier match !
 L’expression d’Handa s’adoucit.
 — Héhé, c’est vrai que c’est dur à croire…
 — M’enfin, c’est mal parti. Déjà, on n’a pas réussi à réserver le terrain de l’école pour la semaine… râle Someoka.
 — C’est pas grave, on ira s’entraîner à la tour ou à la rivière. D’ailleurs, Kazemaru, faudra qu’on demande à Aki pour t’inscrire au club. Tu es sûr que ça ne posera pas de problème avec tes camarades d’athlétisme ?
 — Ils sont cools, ils comprendront que je vous dépanne. C’est qui, Aki ?
 — Notre manageuse. Tu verras, elle est géniale. C’est avec elle que j’ai recréé le club l’année dernière. Tu te rends qu’il n’existait plus ? Alors qu’avant, il y avait le légendaire Onze d’Inazuma qui…
 — C’est bon, Endou, tu vas pas lui faire toute l’histoire, si ?
 Endou tire la langue à Someoka et Handa marmonne un rabat-joie qui fait hausser un sourcil au concerné.
 — Je dis juste que ça sert à rien de se faire des films. Vous avez oublié ce que la fille du président du conseil d’administration du collège a dit ? Si on perd, le club sera dissous. Et y’a zéro moyen qu’on gagne si on recrute pas les joueurs qu’il nous manque.
 — On va réussir à recruter ! Regarde, Kazemaru nous a rejoints aujourd’hui, et d’autres viendront ! Je suis sûr que je peux convaincre le nouveau et un gars m’a dit de revenir quand il ne manquerait plus qu’un joueur.
 — Si tu le dis… Je persiste à penser que, pour recruter, y’a plus vendeur que ceux contre qui on va jouer…
 Suki ne les écoute plus. Une sueur glacée coule le long de son dos. Elle… Le tintement sur le sol de la cuillère qui lui a échappé la ramène à la réalité. Elle se baisse pour la ramasser. Les garçons ont payé, spéculant toujours pour deviner qui serait susceptible d’intégrer l’équipe. La porte se referme sur l’optimisme à toute épreuve d’Endou. Suki s’adosse au mur en soupirant. Hibiki reste un instant pensif avant de fermer la boutique et de s’accouder au comptoir, le regard perçant derrière ses lunettes rondes aux verres teintés. Maintenant qu’il n’y a plus qu’eux, il ne fait plus semblant face au masque qu’elle consent à baisser. Un peu.
 — Ça va, ma belle ?
 — Hmmhmm. Je…
 Elle se passe une main sur la nuque, chasse le mauvais pressentiment qui lui pince le ventre.
 — Je suis contente qu’ils aient enfin un match.

***

 Sur le trajet du retour, Kazemaru écoute les autres discuter avec animation, sonné. Il ne sait pas si c’est la fatigue, son ventre trop rempli, la forte impression que lui a fait le chef – avec sa stature imposante malgré sa tranquillité, la cicatrice qui barre son œil et la barbe, aussi blanche que ses cheveux, qui lui mange le visage – ou le contrecoup de l’énergie inépuisable d’Endou. Sans doute un mélange de tout cela. En accélérant le pas, il rattrape son nouveau capitaine.
 — Le club va vraiment fermer ?
 — Hum ? Si on perd, oui. Une histoire de budget ou je ne sais pas quoi. Mais on en s’en moque, puisqu’on va gagner, neh ?
 Kazemaru admire, envie un peu, l’assurance avec laquelle Endou lui répond. Il reste un instant silencieux tandis qu’ils cheminent à côté. Autour, le débat à propos de leurs recrutements se poursuit. Kazemaru en tire une nouvelle fois Endou :
 — C’est qui, le nouveau dont tu n’arrêtes pas de parler ?
 Les yeux d’Endou s’illuminent.
 — C’est Gouenji Shuuya ! Je l’ai croisé à la rivière hier – tu verras, on y ira la prochaine fois, c’est génial – pendant que je m’entraînais avec l’Inazuma KFC…
 — L’Inazuma KFC ?
 — L’équipe de l’école primaire. Aki dit que jouer contre eux n’est pas suffisant pour m’améliorer, mais ils sont très forts.
 Malgré l’élan démesuré d’Endou, Kazemaru devine qu’il y a un fond de vérité et se garde de mettre sa parole en doute. Endou reprend son récit.
 — Leur coach, Aida-san, me les confie des fois, ils progressent bien. Et hier…

séparateur de texte représentant un sablier vers le passé

 — C’est ça ! Fais-lui la passe ! Non, pas comme ça !
 Dans les lueurs du soir, les gamins se chamaillent le ballon au bord de la surface de réparation. Sur le maillot rouge qu’ils revêtent tranchent deux fines bandes jaunes et le nom du club – Kid Football Club – brodé à la poitrine. L’un des joueurs s’extrait de la masse.
 — Yosh, vas-y, tire ! l’encourage Endou depuis ses cages.
 Même si la frappe est cadrée, elle manque de puissance et Endou la repousse sans difficulté. Ça ne l’empêche pas de féliciter le tireur :
 — Bien tenté ! Allez, ça continue de jouer, au suivant !
 — J’arriiiiive Endouuu !
 Celui qui a récupéré la balle perdue fonce mais se fait déposséder par la gamine qui surgit devant lui. Les deux couettes au vent, elle prend de vitesse ses camarades qui l’assaillent et tire. La fierté sur son visage se décompose lorsqu’Endou bloque le cuir contre sa poitrine.
 — Eeeeeh… Tu l’as encore arrêté ?
 — C’était pas loin, Mako, tu t’es bien améliorée. Allez, changement de position et on reprend !
 Depuis le bord du terrain, Aki sourit. N’importe qui serait désespéré de ne pas pouvoir s’entraîner dans les règles de l’art, mais, au contraire, Endou profite de chaque opportunité qui se présente à lui, aussi étrange soit-elle. Et elle doit admettre que les membres d’Inazuma KFC sont plus doués que ce à quoi elle s’attendait. Ils se donnent tous au moins autant à fond qu’Endou. À la faveur d’une rotation d’exercice, certains poussins la rejoignent et piochent dans les gourdes pour se désaltérer. Aki en profite pour les féliciter.
 — C’était une belle action tout à l’heure, continuez comme ça, ne lâchez rien. Mako, ta dernière passe était nickel.
 — Merci ! C’est grâce à Endou que l’équipe joue de plus en plus collectif.
 — Eh, ne joue pas les modestes. Tu es aussi une très bonne capitaine.
 Mako secoue la tête pour chasser le compliment, pour cacher aussi le rouge qui lui monte aux joues. Son regard accroche quelqu’un avec une veste orange, arrêté en haut du talus qui surplombe le terrain et qui les observe jouer.
 — Tu vois ? Vous avez déjà un spectateur, c’est le début du succès, taquine Aki qui a suivi son regard.
 — Pfff ! écarte Mako en haussant les épaules, secrètement honorée d’avoir un début de public.
Peut-être que les deux monsieurs qui longent le terrain de l’autre côté en font aussi partie. Leur vue lui est masquée par son coéquipier à qui elle a volé le ballon tout à l’heure. Il l’a récupéré et n’a pas dit son dernier mot, bien décidé à marquer cette fois-ci.
 — Eh, Endou, j’arrive ! Regarde mon hissatsu technique ! Super Shoot !
 Il frappe de toutes ses forces sans cadrer. Endou regarde le ballon passer à côté des cages pour frôler les deux individus. Ceux-ci ne l’esquivent que de justesse, posent un pied dessus et se retournent, furieux :
 — Qui est l’imbécile qui a fait ça ?!
 Endou se crispe. Ils doivent être au lycée et n’ont vraiment pas l’air commodes. Avant que la situation ne s’envenime, il les rejoint et s’incline poliment.
 — Vous allez bien ? Je suis désolé, vraiment désolé. C’était un accident, ça ne se reproduira pas. Est-ce que… Est-ce que vous pouvez nous rendre la balle s’il vou…
 Un coup de poing le cueille au creux du ventre.
 — Tu veux parler de ça ? Je crois pas, non.
 Le plus grand des lycéens s'assoit sur le ballon, l’autre avise le blason brodé sur le maillot d’Endou et tire dessus.
 — Raimon ? C’est pas le club éclaté qui n’a pas assez de membres ?
 — Ça fait pitié.
 Les abdos en feu, forcé d’être sur la pointe des pieds dans une position des plus inconfortables, Endou n’a pas récupéré le souffle pour leur répondre. Il espère juste que Mako et les autres ne vont pas s’approcher. Les lycéens explosent de rire, celui qui le tient le pousse en arrière et Endou bascule sur les fesses.
 — On va te montrer comment on joue au foot.
 Le second compère se lève, crache sur le cuir – le corps entier d’Endou se tend – et tire avec un grand cri, perdant l'équilibre au passage. La frappe dévisse dès la première seconde, aussi puissante que sa trajectoire est hasardeuse. Un des gamins hurle. Mako reste figée sur place malgré le ballon qui lui arrive droit dessus, le cœur à cent à l’heure face à l’inévitable.
L’inévitable ou presque.
 Le spectateur à la veste orange a dévalé le talus et, d’un bond impressionnant, s’interpose. Il lui suffit d’un geste, suspendu dans les airs, pour contrôler le ballon et le renvoyer dans l’autre sens. Le cuir s’écrase sur le visage du tireur qui s’effondre, sonné. Tandis que le ballon roule plus loin, le spectateur atterrit entre Mako et les lycéens et incite sans un mot, d’un regard incendiaire, celui encore debout à déguerpir. L’autre ne se le fait pas dire deux fois, charge son comparse encore dans les vapes sur ses épaules et disparaît. Mako dévore son sauveur des yeux et retrouve l’usage de la parole :
 — Merci !
 Le visage de l’inconnu s’adoucit en réponse. Endou est le suivant à reprendre ses esprits et bondit sur ses pieds, faisant fi de son ventre endolori. Il court pour le rattraper alors que celui-ci, les mains au fond de ses poches, s’en va déjà, à mi-hauteur du talus.
 — Attends !
Endou ne sait pas qui il est, mais s’il a une certitude, c’est qu’il veut jouer au foot avec lui.

séparateur de texte représentant un sablier vers le présent

 — Il a surgit de nulle part ! Et tu aurais dû voir son tir, il était… il était incroyable ! Et là, ce matin, il était là, dans ma classe ! Hier soir, j’ai demandé à mon grand-père de pouvoir le recroiser et il m’a entendu.
 Endou ne tarit pas d'éloges concernant l’intervention providentielle de Gouenji et Kazemaru ne prend aucun plaisir de revenir sur les points qui fâchent.
 — J’admets que c’est une sacrée coïncidence…
 — Un signe du destin !
 — … mais il n’a pas dit qu’il ne jouait pas au foot quand tu lui as demandé ?
 — Humhum.
 — Et tu espères quand même qu’il rejoigne le club ?
 — Humhum.
 — Endou…
 — Ça se voyait, il respire le football, il adore ça, c’est fait pour lui. J’ai une semaine pour le convaincre.
 Devant eux, les autres les attendent au feu piéton. Endou accélère, Kazemaru est obligé de presser le pas pour ne pas se faire distancer. Quand Endou se retourne vers lui, son sourire s’étire jusqu’aux oreilles.
 — Tu verras, Kazemaru. J’arriverai à le faire changer d’avis. Dans une semaine, on va jouer contre la Teikoku Gakuen et on va gagner. C’est ici que notre histoire commence !