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« Pourquoi moi ? »
Le balai arrêta brutalement sa course au milieu de l’allée centrale ; Don Quixote jeta un regard par-dessus son épaule, vers Heathcliff et le coin de fenêtre sur lequel il s’acharnait depuis au moins dix minutes. Pas encore perplexe, elle lui répondit très naturellement :
« Parce que c’est à votre tour de faire le ménage, quelle question !
— Non, pas… »
Une insulte se perdit dans sa barbe. Un peu plus intriguée que trente secondes auparavant, la jeune femme arrêta complètement de balayer pour fixer son collègue. Sa première impression avait été la bonne : il passait le chiffon sur un carré d’environ trente centimètres sur trente centimètres, et ignorait le reste de la fenêtre, qui avait pourtant cruellement besoin d’attention. Elle se balança quelques instants sur ses talons, incertaine, avant de s’approcher de Heathcliff.
Elle vit ses épaules se tendre et s’immobilisa. Bon, pas de contact physique. Il avait l’air stressé.
« Quelque chose ne va pas ?
— Je voulais dire. (il soupira, inspira, expira, et lança finalement) Pourquoi c’est moi dont tu es… »
Le mot « amoureuse » fut marmonné plus que prononcé, mais elle l’entendit résonner dans ses oreilles malgré tout. Ah. Ce genre de stressé, alors.
Ses doigts se crispèrent involontairement autour du manche du balai. Ses lèvres se figèrent sur un sourire trop grand pour être naturel et qui, surtout, n’atteignait pas ses yeux. Le problème avec le fait de devoir tenir un rôle, c’était justement de s’y tenir : Sancho n’avait jamais su gérer ses émotions, et ce genre d’émotion ? Ah ! Jamais connu. Quant à son père…
… mieux valait ne pas y penser. Elle n’avait jamais parlé amour avec lui. Quelle horreur.
Elle se rendit compte qu’elle était silencieuse depuis trop longtemps en sentant les yeux de Heathcliff lui brûler la peau.
« Ah ! Vous parlez de ça ! (trop fort, trop exagéré, trop tout – arh !) Eh bien, pour vous dire la vérité… »
Un ange passa. Le balai frappa doucement le sol pour créer du bruit, n’importe lequel.
« Euhm…
— Tu sais pas, hein ? »
Le ton de sa voix lui fit froncer les sourcils. Il y avait comme une pointe de soulagement, un « ouf » implicite, et son cœur grippa à cette pensée.
De plus, c’était totalement faux ! Ce n’était pas parce qu’elle n’arrivait pas à expliciter ses sentiments qu’elle ne savait pas pourquoi. Elle savait pourquoi, mais le dire à voix haute était compliqué. C’était faire preuve d’une honnêteté terrifiante mais surtout, c’était gênant.
Don Quixote laissa malgré tout filer un « non » autoritaire, appuyé par un énième coup de balai contre le sol.
« Je sais pourquoi. Mais…
— C’est super gênant ? »
Sa grimace répondit pour elle. Heathcliff se tourna lentement vers la fenêtre, et recommença tout doucement à passer le chiffon. Centimètre par centimètre.
« Ouais. Je comprends. Oublie, c’était débile comme question.
— Pardon ? »
Elle aimait bien jouer l’idiote : ça ne voulait en aucun cas dire qu’elle l’était réellement. La voix de son ami faisait des vagues qui ne lui plaisaient pas.
Heathcliff était… prône aux doutes. Il n’avait pas confiance en lui, et penser qu’il avait un ego surdimensionné aurait été une erreur de débutant. Une erreur qu’elle aurait pu faire (et avait faite, elle s’en voulait) au début de leur aventure, mais plus maintenant. Elle n’avait pas affronté le loup pour en tirer comme conclusion qu’il s’aimait. Il lui arrivait d’être à côté de la plaque, mais jamais à ce point.
Sa question prenait soudain une tournure beaucoup plus triste, et elle se sentit dix fois plus maladroite et stupide, debout avec son balai dans les mains. Il ne parlait plus ; qu’était-elle censée dire ? Trouve quelque chose, imbécile ! Que dirait ton pèr – non, non, mauvaise idée.
Aaaaaah. Elle se rappela qu’à défaut de lui avoir parlé d’amour, il lui avait souvent conseillé de se jeter à l’eau.
Métaphoriquement (ça allait de soi). Don Quixote fixa le lac de son anxiété d’un œil morose. Quand il faut y aller…
« Vous vous souvenez, quand vous m’avez consolé ? »
Il se détourna de la fenêtre pour lui lancer un regard interloqué.
« Hein ? Quand ? »
La jeune femme sentit les coins de son sourire remonter sans qu’elle ait à se forcer. La voilà, l’ouverture !
« Vous ne vous souvenez plus ?
— Si ? Juste, quelle fois ? »
Son poing frappa sa paume, et le balai heurta le sol dans un bruit qu’ils ignorèrent tous les deux.
« C’est ce que je vous dis ! Il y en a eu tellement que sans précision, il est impossible de savoir de laquelle je parle !
— Et tu veux en venir où, exactement ? grogna Heathcliff en rentrant la tête dans les épaules, en plus c’est même pas arrivé tant de fois que ça. Genre. Deux ou trois. »
Sa gêne la fit rire, et son air courroucé ne lui donna pas envie de s’excuser. Eh ! C’était lui, qui avait posé la question ! Elle ne faisait que répondre.
« Et c’est déjà énorme pour moi, vous savez ? (son cœur se serra gentiment au souvenir de ses mots, de leur douceur inattendue et du baume qu’ils y avaient chaque fois mis) Vous trouvez toujours les mots justes. C’est une bonne raison, non ? »
Il pinça les lèvres et détourna les yeux. Satisfaite, Don Quixote se baissa pour ramasser le balai et terminer sa corvée.
La voix de son ami l’interrompit, accroupie et les doigts à quelques centimètres du manche :
« Mais je suis pas le seul à trouver les mots justes. Le gamin le fait très bien aussi. Ou Dante. Ou même Ishmael, quand elle veut. »
Uh ? Oui, mais…
« Oui, mais –
— Arh. (son front cogna gentiment la vitre, accompagné d’un soupir frustré) Désolé, je continue d’être con. Laisse tomber. »
La jeune femme se releva sans le lâcher des yeux. Puis, d’un pas léger, elle vint lui enfoncer le bout du manche dans le dos. Il laissa filer un couinement aigu, et plaqua sa main contre sa bouche.
Elle se fit à nouveau fusiller du regard, mais garda le menton haut.
« Vous ne doutez pas de mon amour.
— De – non ? Evidemment que non ?
— Je le sais bien, ne vous en faites pas. (elle lui chatouilla à nouveau les côtes ; il dégagea le manche d’un geste brusque) La seule autre raison pour laquelle vous me poseriez cette question, c’est… »
Elle laissa la phrase en suspens, en équilibre entre leurs yeux qui ne se quittaient plus. Ils savaient : il n’y avait aucun besoin de le dire à voix haute.
Il agita la main pour lui faire signe d’abandonner. Elle agita sa tête, bornée.
« Vous êtes gentil. Vous êtes courageux.
— Je suis pas le seul.
— Vous vous préoccupez de la veuve et de l’orphelin, vous avez des valeurs. »
Il ricana, mais n’ajouta rien.
Ses doigts se crispèrent sur le manche, brièvement. Son cerveau pila sec devant la suite, mais elle le força à sauter l’obstacle.
« Et en plus de ça, vous êtes très séduisant ! »
Il s’étouffa sur de l’air, ce qui fit plaisir à son cœur en train de battre la chamade. Gagné !
« Vous avez beaucoup, beaucoup de qualités. Vous n’avez pas besoin de me demander pourquoi je vous aime. »
Le silence s’installa à nouveau sans qu’ils l’aient invité. Don Quixote se dit qu’elle aurait sans doute dû se remettre à balayer, mais ne le fit pas. Au lieu de ça, elle attendit une réaction de la part de Heathcliff. Une parole, même un seul mot – n’importe quoi.
Il finit par soupirer, la tête tournée vers la fenêtre et le noir d’encre qui s’y pressait.
« C’est juste… Quand tu m’as dit ça, je me suis demandé pourquoi. Y’a plein d’autres gens dans ce bus. »
D’autres gens mieux que moi, traduisit Don Quixote. Et ça ne servit à rien, à part la rendre triste.
« Des gens qui te conviennent mieux.
— Oh ? (elle haussa les sourcils, curieuse) Vous connaissez mon genre, alors ? Vous pouvez me conseiller ?
— Je connais pas ton genre, râla le gros malin en levant les yeux au ciel, c’est juste… des impressions. T’as pas l’air de quelqu’un qui va apprécier les gens comme moi, c’est tout.
— Les gens comme vous. C’est-à-dire… les gens gentils, avides de justice, et qui –
— STOOOOP. Tu vois bien ce que je veux dire ! »
Il la regarda dans les yeux, elle y fit rebondir un sourire, puis un rire quand il opéra un demi-tour brusque.
« T’es chiante. Tu le fais exprès. »
Il avait un trémolo dans la voix. Pas crédible.
« Peut-être. (elle balança le balai de droite à gauche pour s’occuper les doigts, qui fourmillaient de s’être autant tendus et détendus) C’est vous qui m’avez posé une question gênante, après tout. J’ai le droit de me venger ! »
A vrai dire, c’était tout le temps lui qui posait les questions gênantes. Pourquoi tu voulais m’embrasser. Pourquoi moi. Ah… Si elle avait pu lui retourner la question, elle l’aurait fait. Mais malgré leurs doigts qui s’enlaçaient dans leur dos et leurs lèvres qui s’unissaient derrière les portes closes, elle savait que Heathcliff n’était pas amoureux.
Il aimait quelqu’un d’autre. Elle se souvenait l’avoir entendu. Non : il le lui avait dit. Elle ne savait pas qui, elle ne connaissait pas son nom, mais elle savait que cette personne existait. Elle ne pouvait pas se battre contre une telle inconnue.
L’aurait-elle fait, même si elle l’avait pu ? C’était le cœur de Heathcliff dont il était question. Elle n’avait pas à décider pour lui.
L’ambiguïté de leur relation lui allait. Elle n’en demandait pas plus, surtout dans les conditions qui étaient les leurs (personnelles, et celle plus collective qui les obligeait à vivre dans le même bus).
« Ouais ouais, grogna-t-il, avant d’accuser un instant de silence et lui couler un regard discret. Je voulais pas te gêner, hein. C’était pas le but.
— Je sais. »
Le cœur plus léger et les pieds sur terre, elle se remit à balayer l’allée centrale. S’ils trainaient trop, Vergilius irait les chercher. Ou bien Charon s’inquièterait du sort qu’ils réservaient à son bus (celui de mademoiselle Faust ?) et viendrait les embêter. Plus probable, Dante passerait la tête par l’entrebâillement et vérifierait que personne ne s’était tué en glissant sur la serpilière.
Elle voulait chérir les quelques instants de solitude qu’il leur restait. Après avoir fait trois petits tas de poussière bien nets, elle regarda Heathcliff ; il avait presque fini la fenêtre. Encore deux, et ils rentreraient chacun dans leurs quartiers pour la nuit.
Il lui demanderait peut-être de passer la nuit avec lui. Ou bien elle le lui demanderait. Cela dépendait des jours.
Hmm…
« Heathcliff ?
— Wow, sursauta-t-il en la trouvant juste à côté de lui, à moitié appuyée contre le dossier d’un siège, fais pas ça ! Tu vas me filer une attaque !
— Passeriez-vous la nuit avec moi ? »
Sa question lui scella immédiatement les lèvres. Il sembla prendre le temps de réfléchir, mais Don Quixote misa sur une brève – petite, minuscule – hésitation.
Il tournait et retournait la bague à son index. Elle se concentra sur ses yeux.
« Ouais ? Tant que c’est chez toi et pas chez moi… »
Son ton la fit rire.
« Je vais finir par croire que vous cachez des choses innommables dans vos quartiers.
— Je cache rien, protesta le jeune homme en appuyant plus fort sur le chiffon pour la forme, je refuse juste qu’Ishmael ou Rodya soient au courant. »
Don Quixote fit semblant d’être étonnée.
« Mais personne n’est au courant ! Je ne vois pas pourquoi elles le seraient !
— Ça, tu vois ? T’en sais rien. (ses yeux attrapèrent les siens, très sérieux) Faust et Yi Sang diraient rien, même s’ils étaient au courant. Mais Ishmael et Rodya ? T’as pas envie qu’elles se doutent d’un truc.
— Pourquoi diable ?
— Pourquoi ? Parce que Rodya est chiante et va t’emmerder avec ça h24 et qu’Ishmael va juste. Te regarder. Et te juger. Et te sortir un pamphlet sur la fraternisation, à tous les coups.
— Votre confiance en nos collègues m’émeut, Heathcliff. »
Il soupira, un mélange entre un grognement et un ricanement.
« Je suis réaliste, mam’selle.
— Bouuuuh. »
Elle se laissa aller contre le dossier et s’affala en travers du siège, sans que leurs yeux ne se quittent pour autant. Il désigna ce qu’elle imagina être la porte du fond d’un geste de tête.
« D’accord ?
— D’accord ! Nous nous rendrons dans mes quartiers. Discrètement, comme nous savons si bien le faire !
— T’es discrète que quand tu veux, mais ouais. A couvert. Ou un truc comme ça. »
Ses lèvres s’étirèrent sur un sourire sincère – elle aimait le son de sa voix quand il était de bonne humeur. A force de l’écouter (pas de l’entendre ; de l’écouter), elle savait démêler les ondulations qui la parcouraient. Elle ne les reconnaissait pas toujours toutes, mais elle savait quand quelque chose n’allait pas.
Est-ce qu’elle savait quoi faire pour lui remonter le moral ? Eh.
Tout n’était pas acquis. Elle y travaillait.
Ses doigts la picotèrent tant ils auraient aimé tenir les siens. Elle chassa la sensation d’un coup de poignet, et laissa ses yeux vagabonder une dernière fois le long de sa mâchoire et de ses épaules.
D’eux tous, elle était celle qu’il tolérait le mieux. La question qui le taraudait vint à son tour lui brûler la gorge, comme un rhume qu’on se passe en hiver.
Et toi, pourquoi moi ?
