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Albert n'a jamais aimé les armes. Il peut, bien sûr, trouver de l'élégance dans les gravures qui figurent sur une crosse ou un canon de pistolet, mais jamais de la beauté. Chaque fois que ses yeux tombent sur une arme il ne peut s'empêcher de penser que le seul but de cet objet est de donner la mort.
Et maintenant qu'il tient un pistolet dans ses mains, maintenant qu'il doit l'utiliser contre l'homme qu'il aime, qu'il a aimé le plus au monde, Albert ressent une véritable haine à l'égard des armes à feu.
Mais il n'a pas le choix. Il a provoqué le Comte en duel pour l'avoir manipulé, il doit maintenant aller jusqu'au bout.
Si son amant a pitié de lui, Albert n'aura rien à faire, il sera mort avant que son doigt n'effleure la gâchette de son pistolet. Etant donnée l'adresse au tir du Comte de Monte Cristo, Albert est plutôt confiant. Dans quelques minutes il sera mort. Son honneur sera sauf et son amour vivra.
C'est tout ce qui compte. Qu'Edmond vive.
Peu importe si Albert n'est plus là pour le voir. Peu importe si cet homme l'a séduit et manipulé pour atteindre ses objectifs de vengeance. Il vivra.
Albert prend une profonde inspiration avant de se redresser. Il est prêt à rejoindre Ali Pacha dans l'au-delà. Il est prêt à donner sa vie pour Edmond, pour la vengeance d'Edmond. Il lui donne tout, jusqu'à sa vie. Il lui a offert son corps de nombreuses fois, Edmond tient son cœur dans le creux de sa main, et maintenant son âme aussi lui appartient.
Dans ses derniers instants, alors qu'Edmond lève son arme vers lui, Albert est heureux.
Jusqu'à ce que la balle siffle à ses oreilles sans le toucher.
Jusqu'à ce qu'il voie son amour baisser son arme et fermer les yeux, attendant qu'Albert tire à son tour.
Le vicomte se sent mourir en réalisant qu'il n'a pas d'autre choix que de faire ce qu'Edmond attend de lui.
Mais il ne peut pas, Albert est incapable de tuer, encore moins l'homme qu'il aime !
Il ne parvient même pas à lever son pistolet, ses joues trempées de larmes, son corps secoué de sanglots.
Edmond rouvre les yeux. Il n'a pas l'air déçu ou mécontent. Il y a dans son regard une douceur et une tristesse infinies alors qu'il regarde le vicomte. "Albert... tire, finissons-en."
Albert secoue la tête, ayant presque envie de jeter l'arme au loin pour ne jamais avoir à l'utiliser. "J-je ne peux pas, Edmond... Ne me demande pas ça, je t'en prie !"
"Il le faut, pourtant." soupire le Comte. "Il faut mettre un terme à notre histoire et à toutes ces souffrances. S'il te plaît, Albert, ne nous fais pas souffrir plus longtemps. Tu vivras, tu seras heureux avec quelqu'un d'autre que moi, beaucoup plus. Je ne suis qu'un spectre et tu mérites bien plus."
Les lèvres tremblantes, Albert essuie ses yeux avec sa manche, et tente une dernière fois de sauver son amant et son âme. S'il tue l'homme qu'il aime, l'homme qui l'aime, plus aucun bonheur ne lui sera possible.
"Mais je ne veux pas plus ! Je ne veux personne d'autre que toi, je t'aime !"
Ses mots se fracassent contre le masque impassible du Comte comme s'ils n'avaient pas de sens.
La mâchoire d'Edmond se serre alors qu'il lui adresse son dernier mot : "Tire."
Et que peut faire Albert ? Il donnerait tout à Edmond, même la mort.
Lui qui n'a jamais tué quoi que ce soit, il lève son pistolet, incapable de désobéir devant le regard décidé de son amour.
Pourtant Albert ne vise pas son cœur, ni ses poumons, ni aucun autre de ses organes vitaux. Il vise l'épaule. Edmond lui a dit de tirer, mais il n'a pas précisé où.
Et le vicomte est égoïste. S'il n'a plus que quelques instants à vivre avec l'homme qu'il aime, il veut les prolonger au maximum.
Tremblant de tous ses membres, Albert tire.
Edmond s'effondre sans un cri.
Le vicomte se débarrasse aussitôt de son arme et se précipite vers son amant, blessé mais encore en vie.
Lorsqu'il tombe à genoux dans l'herbe, elle est déjà en train de changer de couleur, se teintant de carmin.
Albert a trop tremblé. Sa balle n'a pas touché l'épaule d'Edmond mais son cou.
Il n'y a plus rien à faire, le Comte de monte Cristo est à l'agonie. Albert est un assassin.
Secoué de sanglots inarrêtables, le vicomte tente de stopper le flot de sang avec ses mains, la tête d'Edmond posée sur ses genoux.
Il murmure des excuses, des supplications, des prières même pour que son amour ne l'abandonne pas, ne le laisse pas seul en ce monde qui commence déjà à perdre de ses couleurs maintenant que le teint d'Edmond devient grisâtre. Rien n'y fait.
Edmond meurt dans ses bras, ses yeux fixes ne voyant plus le visage désespéré d'Albert, ses oreilles n'entendant pas la litanie de mots d'amour que récite son vicomte dans une vaine tentative de lui redonner la vie.
Edmond n'entend pas non plus le second coup de feu, pas plus qu'il ne sent le corps d'Albert s'affaisser contre le sien pour le rejoindre là où le vicomte ne pouvait pas le suivre.
