Work Text:
Benedict avançait dans le couloir lorsqu’il passa devant la bibliothèque, dont la porte était entrouverte. Eloise devait certainement s’y trouver, pensa‑t‑il. Depuis l’enfance, cette pièce avait toujours été son refuge préféré. Il s’approcha, curieux, et jeta un coup œil à l’intérieur.
Un immense sourire étira ses lèvres. Sophie était là. Les paroles que Violet avait prononcées quelques minutes plus tôt, lui revinrent à l’esprit.
« Tu passes beaucoup de temps à la maison ces temps‑ci. »
Elle avait eu ce petit sourire taquin, comme si elle connaissait parfaitement la raison de ses visites répétées à la demeure Bridgerton. Mais c’était aussi une façon de l’avertir que ses sentiments envers Sophie étaient visibles pour tout le monde. Il savait qu’il n’aurait pas dû ressentir toutes ces choses, mais être loin de Sophie lui était devenu insupportable.
Il entra dans la pièce. Sophie lui tournait le dos et ne l’avait pas entendu. Elle était en train de placer une échelle devant la fenêtre, dissimulée par d’épais rideaux.
« Sophie ! »
Elle sursauta et se tourna vers lui.
« Monsieur Bridgerton ! Avez‑vous besoin de quelque chose ?
-Que faites‑vous ?
-Madame Wilson m’a demandé d’enlever les rideaux. Le printemps est là et le soleil réchauffera la pièce. »
Elle stabilisa l’échelle et monta la première marche. Benedict crut que son cœur allait s’arrêter. Elle monta les autres marches et tira sur le rideau. Si elle continuait ainsi, elle allait tomber. Il s’avança rapidement.
« Attendez ! S’exclama‑t‑il. Laissez‑moi vous aider.
-Je vous remercie, mais ça ira. »
Il leva les yeux au ciel malgré lui. Parfois, elle se montrait trop têtue pour son bien. Elle tira plus fort sur le rideau et perdit l’équilibre. Sans réfléchir, Benedict se précipita vers elle et la rattrapa juste à temps. Elle tremblait dans ses bras, encore secouée par la chute, et il sentit son propre cœur battre à tout rompre. Il n’avait jamais eu aussi peur.
« Est‑ce que vous allez bien ? Demanda‑t‑il d’une voix plus douce qu’il ne l’aurait voulu. »
Sophie acquiesça d’un léger signe de tête. Benedict la reposa au sol, mais ses mains demeurèrent sur sa taille, comme si son corps refusait de la laisser partir. Elle, immobile, semblait hésiter entre la fuite et l’abandon. Lorsqu’elle leva enfin les yeux vers lui, quelque chose se brisa en lui, ou peut‑être s’ouvrit.
Le monde se dissipa. Il ne resta plus qu’elle.
Son souffle caressa sa peau. Une chaleur douce, presque brûlante, se répandit dans sa poitrine. Le regard de Sophie glissa vers ses lèvres, puis remonta vers ses yeux, comme une invitation qu’elle n’osait formuler.
Il s’approcha d’elle, lentement, comme s’il craignait qu’un geste trop brusque ne fasse s’évanouir ce fragile instant. Son visage n’était plus qu’à quelques centimètres du sien. Il percevait la légère odeur de lavande de ses cheveux, la douceur de son souffle qui effleurait sa joue. Sophie ne recula pas. Au contraire, il crut voir ses doigts se crisper légèrement sur le tissu de sa veste, comme si elle cherchait un point d’ancrage.
Leurs lèvres se frôlèrent. Un contact à peine perceptible, mais qui fit vibrer tout son être. Elle inspira doucement et ce simple souffle contre sa bouche le fit frémir. Quelques millimètres les séparaient encore.
Il inclina la tête, prêt à combler la distance. Elle ferma les yeux. Leurs souffles se mêlèrent. Le temps se suspendit.
« Benedict ! »
La voix claqua comme un fouet.
Sophie s’écarta aussitôt, comme si elle venait de se brûler. Benedict resta un instant immobile, le cœur encore battant trop vite, avant de se tourner vers Eloise qui venait d’entrer.
« Est‑ce que tout va bien ? Demanda‑t‑elle. »
Sophie hésita, presque coupable.
« Oui, répondit‑elle. Je suis tombée de l’échelle et Monsieur Bridgerton m’a rattrapée à temps.
-Vous n’êtes pas blessée ? S’inquiéta Eloise. »
Sophie secoua négativement la tête.
« Non, je vais bien. Si vous voulez bien m’excuser… »
Elle ramassa le rideau tombé au sol et quitta la bibliothèque, le rideau serré contre elle, presque comme un bouclier. Benedict suivit son départ du regard, le cœur encore secoué par ce qui avait failli se produire. Il inspira profondément, tentant de se calmer.
« Heureusement que tu étais là, dit Eloise à son frère.
Il hocha la tête, incapable de masquer complètement l’émotion qui vibrait encore dans sa voix.
« En effet. »
Eloise l’observa un instant, les bras croisés, un sourire malicieux au coin des lèvres. Elle connaissait son frère mieux que quiconque et Benedict savait qu’il ne pourrait rien lui cacher. Pas cette fois.
« Sophie est vraiment quelqu’un de bien, tu ne trouves pas ? Je l’apprécie beaucoup. »
Benedict sourit. C’était sa manière à elle de lui dire qu’elle approuvait ce qu’il ressentait pour la jeune femme. Eloise quitta la pièce à son tour, laissant derrière elle un silence presque trop lourd. Benedict resta immobile, les yeux fixés sur la porte par laquelle Sophie avait disparu. Il avait l’impression que quelque chose en lui venait de se déverrouiller, comme si un mécanisme longtemps grippé s’était enfin remis en marche.
Il porta une main à sa poitrine. Son cœur battait encore vite, mais ce n’était plus la peur qui l’agitait. C’était autre chose. Une évidence qui s’imposait à lui avec une clarté presque douloureuse.
Ce n’était pas l’inconnue du bal. Il revoyait cette silhouette masquée, ce rire cristallin, cette magie suspendue le temps d’une danse. Pendant des mois, il s’était accroché à ce souvenir comme à un rêve trop beau pour être oublié. Il avait cru que son cœur lui appartenait encore.
Mais ce n’était qu’une illusion.
Sophie, elle, était là. Vraie. Vivante. Courageuse. Têtue. Lumineuse.
Et lorsqu’il l’avait tenue dans ses bras, lorsqu’elle avait levé les yeux vers lui avec cette fragilité qu’elle tentait toujours de cacher, il avait compris. Tout son être l’avait compris avant même que son esprit ne l’admette. Il n’avait jamais ressenti cela pour l’inconnue du bal. Jamais.
Il se passa une main dans les cheveux, un rire silencieux lui échappant malgré lui. Comment avait‑il pu être aussi aveugle ? Comment avait‑il pu croire que son cœur appartenait encore à un souvenir, alors que chaque battement, chaque souffle, chaque pensée le ramenait inlassablement vers Sophie ?
Il fit quelques pas dans la bibliothèque. Le parfum de lavande flottait encore dans l’air. Il ferma les yeux un instant, laissant cette douceur l’envelopper. Il se tourna vers la fenêtre. Le soleil baignait la pièce d’une clarté nouvelle, presque symbolique. Il sourit.
Il n’avait plus peur de ce qu’il ressentait. Plus maintenant.
Il savait où se trouvait son cœur. Et il était prêt, enfin, à le suivre.
Fin
