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— Alors, tu es déjà bien installé à Madrid ?
Alexis Ness avait jeté sa question d'un coup, d'une voix monocorde, sans lever les yeux du grand étang du parc de l’Englischer Garten. De toute façon, il n’y avait rien d'autre à regarder car le ciel de Munich était bien trop gris pour une fin de mois de juillet. Assis à ses côtés sur le banc humide, Michael Kaiser n'avait même pas tourné la tête, restant entièrement absorbé par l’écran de son téléphone.
— Oui, répondit distraitement Michael. Je suis juste revenu quelques jours pour régler des détails administratifs.
— Tu repars quand ?
— Demain.
La réponse tomba comme un couperet. Demain. C’était le temps qu’il restait avant que la distance ne devienne physique et définitive. Alexis serra les poings au fond de ses poches. L'échange était plat, morose.
Trois ans plus tôt, tout était si différent.
La victoire à la Coupe du Monde U-20, l'adrénaline, les projecteurs. Michael Kaiser, la Rose Bleue, avait inscrit l’impossible but de la victoire sur une passe magique d’Alexis. C’était un rêve qui se réalisait mais d’un autre côté, pouvait-il en être autrement ? Alors que l’ivresse de la fête s'emparait de leurs coéquipiers et que Michael se laissait dévorer par les flashs de la presse, Alexis était remonté tôt dans sa chambre. Sa mission était accomplie. Il avait hissé son Kaiser au sommet, comme il se l'était juré après leur débâcle au Blue Lock. Il avait, selon ses propres mots, jeté un sort sur son âme brisée, et l'attaquant avait semblé à ce moment-là plus entier que jamais. Mais le voir irradier sous les lumières aveuglantes, soulever le trophée, puis surtout discuter de façon rapprochée avec un mannequin espagnol avait fini par saturer ses sens.
Néanmoins, sa solitude n’avait pas duré car on avait frappé à la porte une heure plus tard. C’était Kaiser, les cheveux un peu défaits, le souffle court.
— Pourquoi tu es parti ?
— Juste un peu fatigué. C’était une sacrée journée, non ?
— Tu es parti sans rien dire. Je ne voulais pas que tu partes.
Alexis avait laissé échapper un petit rire nerveux :
— Tu avais l’air... très occupé.
Sur ces mots, Michael s’était rapproché de lui, étrangement hésitant, un contraste total avec l'attaquant arrogant qui venait d'écraser le monde. Alexis avait murmuré, le cœur cognant contre ses côtes :
— Qu’est-ce que tu veux, Kaiser ?
— Toi.
Toi. Michael le voulait lui. Le monde d'Alexis s’était arrêté de tourner à cet instant précis. C’était son vœu le plus cher, mais il s’était toujours interdit de l’espérer. Il savait ce qu’on attendait du corps d'un homme qu’on désire, et son corps à lui était… compliqué. Pourtant, la voix du Roi avait tremblé :
— Et toi ? Est-ce que tu me veux aussi ?
— Plus que tout.
Ils s’étaient embrassés juste après, sans retenue, glissant rapidement nus sur le lit, où Alexis laissait voir un corps intime que Michael connaissait déjà, vue leur promiscuité au Bastard München. De toute façon, il ne lui avait jamais rien caché et certainement pas son anatomie hors des normes. Allongé sur les draps, Kaiser avait semblé nerveux, presque fébrile:
— J’ai.. J’ai jamais fait ça avec… avec quelqu’un… quelqu’un comme toi…
Alexis s'était alors penché sur lui, étouffant ses doutes sous un baiser brûlant, avant de saisir ses poignets pour les plaquer doucement au-dessus de sa tête.
— Laisse-moi faire, Michael. Je m'occupe de tout.
Alexis avait pris les commandes. Il n’avait aucune expérience mais il avait toujours eu une idée précise de ce qu’il voulait pour ça. Et à la façon dont Michael s’était cambré sous lui, ses gémissements couvrant les échos lointains de la fête, il était évident qu’il n’y avait aucune place pour les regrets.
Ce soir-là, Alexis pensait qu'il avait définitivement trouvé sa place. La magie en laquelle il avait toujours cru avait dépassé le terrain. Il avait lié son âme à celle de Michael, un charme qui, l'espérait-il, ne serait jamais rompu. Lui et Michael étaient devenus un couple, un vrai. Michael avait refusé l'offre du Real Madrid. Il était resté avec lui au Bastard München. Ils s'étaient installés dans une routine douce, partageant les sorties, les jours de repos, les week-ends et les nuits, surtout les nuits. Emménager ensemble aurait d’ailleurs été la prochaine étape. La routine avait aussi été celle des titres. Ils avaient remporté l’Euro U21 juste après le succès du Mondial U20 et puis deux fois la Bundesliga. Ils avaient intégré la liste A du Bastard München et étaient bien décidés à ne jamais en sortir.
Alexis aimait Michael. Il l’avait toujours aimé. Il l’avait aimé dès le premier jour. C'était un amour pur, absolu et déraisonnable, naïf peut-être, mais qui n'avait jamais faibli malgré les années. Alors, Michael lui rendant enfin ses sentiments avait été le plus grand miracle de sa vie. Ce n'était plus Kaiser, c'était Michael, l’homme qui cherchait sa main dans les couloirs du stade et dont le souffle chaud venait s'échouer contre sa nuque au réveil. Oui, Michael Kaiser était à lui, rien qu’à lui.
Peu importait la façon dont Michael l'avait parfois traité et le traitait parfois encore, les gestes d’humeur, les remarques cinglantes. Peu importait ce qui avait pu se passer, au centre de formation du Bastard ou même au Blue Lock. Peu importait ces fois où Michael l’avait rabaissé. Peu importait qu’il lui ait dit un jour d’abandonner sa carrière. Puisqu'Alexis lui offrait déjà sa vie, il pouvait bien lui accorder son pardon. Car il n'y avait rien de plus magique que de tenir son Roi, son Kaiser, entre ses bras. Rien de plus magique que de sentir le cœur apaisé de Michael battre régulièrement lorsque Alexis posait sa paume à plat contre son torse.
Non. Rien n’était plus magique que ça.
Un battement de cils et les souvenirs s'évaporèrent, balayés par une bourrasque de vent froid qui fit frissonner Alexis sur le banc.
— Tu étudies quoi déjà ici ? demanda soudain Michael en rangeant son téléphone dans sa poche.
Alexis ferma les yeux un instant alors qu’une pointe de douleur lui traversait la poitrine.
— La comptabilité.
Il ravala sa salive, le goût amer du mot lui écorchant la gorge. Il n'osa pas croiser le regard de Michael, fixant intensément ses propres chaussures pour fuir le poids du silence qui suivit, car la gêne qu’il ressentait en prononçant ces mots était double.
Il y avait d'abord la nature même des événements qui l’avaient mené là. Tout avait basculé avec la mise en place des tests génétiques par la FIPA. Initialement réservée au sport olympique féminin, cette réglementation s'était étendue à l’ensemble des fédérations, y compris masculines, pour garantir qu'aucun athlète ne sorte des critères stricts de son genre. On ne tolérait plus le moindre flou.
Et le flou, c’était la définition même du corps d’Alexis. Une anomalie qui ne lui avait jamais été reprochée mais qu’aujourd’hui les instances de son club refusaient d’ignorer. Alexis avait sans surprise échoué à ce test humiliant. Il revoyait encore la lumière néon crue du laboratoire et le visage impassible du médecin. Puis, ce fut un simple courrier, une ligne de texte froide qui brisait sa carrière en invalidant sa licence masculine pour les compétitions internationales, tout ça pour un caryotype non conforme. Quant à l'option d'intégrer la ligue féminine, c’était une seconde humiliation qu'il s'était refusé de subir— sans compter que les critères de régulation hormonale l'auraient sans doute bloqué à l'entrée. Conforme, il ne l'était nulle part.
Jusque-là, Alexis avait pourtant eu une chance insolente. Ses parents avaient bien des défauts, mais pas celui de penser que son corps était anormal. Ils avaient toujours refusé la moindre opération correctrice et choisi ce prénom, Alexis, qui naviguait si facilement entre les genres. Le monde masculin ne l’avait jamais exclu non plus. Probablement parce que tant qu’Alexis ne retirait pas le bas, il faisait parfaitement illusion. Dans le milieu du football, pour le Bastard München, ce qui était indiqué sur ses papiers d'identité avait jusqu’à présent amplement suffi. Michael était le seul à savoir, mis à part le staff médical lié par le secret professionnel.
De son côté, Alexis n’avait jamais eu honte de son corps. Bien au contraire, il l’avait toujours perçu comme… magique. Enfant, il s'était souvent imaginé comme un elfe, ou l'un de ces êtres de légendes dissimulés parmi les humains, contraints de cacher leur nature fantastique. Sa singularité n'était pas une tare, c'était son plus beau secret, le vestige d'un monde plus grand et plus poétique que la réalité. Néanmoins, la magie n’avait pas fait le poids face à la réalité froide d'un test médical. Son contrat rompu, le Bastard München l’avait prié de vider son casier et de plier bagage dès le mois de janvier.
Pour Alexis, la comptabilité n’était pas un choix du cœur. Ses options étaient en fait devenues particulièrement limitées. En Allemagne, l'accès direct à l’université restait verrouillé par des concours auxquels ses années de football ne l’avaient pas préparé. A 23 ans, il ne pouvait de toute façon plus se permettre de perdre du temps dans de longues études. Il s'était donc tourné vers le système de l'Ausbildung, qui combine deux jours de cours et trois jours de travail en entreprise tout en garantissant un salaire fixe dès le commencement. À Munich, la seule place disponible en cours d’année avait été celle de Steuerfachangestellte. Pour faire court, comptable.
— Ah oui, j’avais oublié, répondit Michael.
On en venait à la deuxième raison de sa gêne. Michael posait systématiquement cette question à chaque fois qu’ils se voyaient, symptôme d’une réalité qui le brisait peut-être plus que son exclusion du sport de haut niveau masculin : son couple s'était vidée de sa substance.
Au fil des mois, Michael et lui s’étaient vus de plus en plus rarement et à présent, quand ils se rencontraient, cela se résumait à des actes physiques sans âme... s’ils avaient lieu. Michael ne faisait aucun effort. Il n’appelait jamais. Il n’envoyait aucun message. Il n’avait jamais daigné mettre les pieds dans son nouvel appartement. Mais surtout, il l’avait à peine réconforté à la rupture de son contrat. Et si aujourd’hui Michael posait encore la question de ce qu’Alexis étudiait, c’était probablement parce qu’il en avait strictement rien à foutre. Mais ce n’était pas le pire. Le mois dernier, il avait signé au Real, le plus grand club du monde. Une offre bien meilleure que celle qu'il avait refusée la première fois après leur séjour au Blue Lock. En soi, c’était la suite logique de sa carrière mais il l’avait fait sans informer Alexis, laissant la presse et les rumeurs le mettre devant le fait accompli.
Alexis laissa sa tête retomber en arrière, le regard perdu dans les nuages gris. Ils n’avaient jamais officiellement rompu. Mais que sont deux personnes qui vivent dans deux pays différents, qui n’ont plus rien à se dire et dont l'un a déjà tourné la page, si ce n’est des ex ? Alexis sentit ses épaules s'affaisser un peu plus sous le poids de son manteau. La colère aurait été une réaction saine, mais il n'avait même plus l'énergie de la ressentir. Il était juste… épuisé.
Pourtant, il se surprenait à encore chercher des excuses aux comportements blessants de Michael, conscient de ce qu’il portait en lui. L’abandon, les coups, le centre de détention, Alexis savait tout ça. Il connaissait par cœur l'origine de ces vagues noires qui submergeaient régulièrement son compagnon. Et dont il l'avait extirpé, inlassablement, pour l'empêcher de couler. Alexis avait donc toujours choisi l'indulgence. Une indulgence absolue. Une indulgence coupable, peut-être. Une indulgence qui l’avait poussé à moduler ses propres sentiments et étouffer ses attentes pour ne jamais heurter ces fêlures. Pour ne pas que Michael se brise, pour ne pas qu’il s’effondre. Pour qu’il reste entier. C’est tout ce qu’Alexis souhaitait. C’était comme s’envoûter soi-même mais sur ce banc de l'Englischer Garten, il ne faisait aucun doute que le charme venait de prendre fin.
Michael se tourna brusquement vers lui, une impatience non dissimulée dans le regard.
— Bon, Ness. On ne va pas rester ici à regarder les canards. Pourquoi tu m’as demandé de venir ?
Ness. Alexis ne put s’empêcher de noter que Michael n’avait pas utilisé son prénom. Il se redressa, sortit les mains de ses poches pour attraper le rebord du banc et releva enfin la tête pour affronter le regard bleu de l'homme qu'il avait tant aimé et que malgré tout, il aimait encore.
— J’ai quelque chose à te dire, Michael.
Oui, Alexis avait quelque chose à lui dire et cette chose pesait plus lourd que n'importe quel syllabus de comptabilité au fond de son sac. Cela faisait trois semaines qu’il essayait de trouver le courage d’avoir cette discussion. Quand il avait appris que Michael repassait à Munich, il avait réalisé qu’il n’aurait peut-être pas d’autres occasions.
— Bah, vas-y. Je t’écoute, répondit Michael d’un ton distrait, presque ennuyé.
À cette réponse, Alexis ne put retenir un petit rire sec :
— Comme tu m’écoutes quand je te donne le nom de mes études ? C’est ça ?
Michael soupira bruyamment, un pli d'agacement marquant son front.
— Putain, Ness, commence pas à m’engueuler. J’ai fait le trajet jusqu’ici, non ?
Le trajet jusqu'ici… À l'entendre, il venait de traverser l'Europe à pied juste pour lui faire l'aumône de sa présence, alors qu'il avait plus que probablement simplement pris un taxi depuis son hôtel du centre-ville.
— C'est vrai, excuse-moi, cingla Alexis, la voix vibrante de sarcasme. C'est tellement généreux à toi d’avoir parcouru deux kilomètres pour voir le raté resté en Allemagne.
— Bordel Ness, arrête de dire ça comme si j’y étais pour quelque chose. C’est toi qui es parti te terrer ici pour faire des études de merde ! rétorqua Michael sans aucune hésitation.
Alexis resta interdit, le souffle coupé. Des études de merde ? Comment pouvait-il dire une chose pareille ? Il avait simplement dû composer avec la situation de merde dans laquelle on l'avait jeté.
— C’est ce que tu penses ? répondit froidement Alexis.
Un étrange silence s’installa. Alexis préféra ne pas le décrypter et ajouta :
— J’ai dû être réaliste.
— Réaliste…? répliqua Michael, le regard lourd. Tu as juste abandonné sans te battre. Tu as baissé les bras dès que c'est devenu difficile. Tu sais ce que je pense des gens qui décrètent que c'est impossible et qui lâchent l'affaire…
Alexis se figea. Oui, il le savait. Pour Michael, ces gens-là étaient des lâches, des moins que rien qu’il méprisait de toute son âme. Alexis s’affaissa. Tout mais pas ça. Pas après tout ce qu’il venait d’endurer. Il ne pouvait pas croire que Michael le considérait ainsi. Car Michael n'était pas n'importe qui. Ce n'était pas un attaquant quelconque distribuant ses jugements depuis son piédestal. Ils étaient en couple — ou du moins, ils l'étaient encore quelques semaines plus tôt. Une violente nausée lui tordit l'estomac alors que Michael lui livrait le coup de grâce :
— Depuis quand tu es devenu ce genre de type qui laisse tomber ?
— Depuis qu’on m’a dit que je n’étais pas assez un homme pour faire ce que je veux ! hurla presque Alexis, la voix brisée par la colère.
Non, Alexis n'avait pas laissé tomber. Cela n’avait strictement rien à voir. On ne parlait pas de ses compétences de joueur, on ne parlait pas de tenter un but impossible depuis les trente mètres ou de provoquer le destin sur un terrain. On ne parlait pas de quelque chose qui se réglait avec de l'entraînement. On parlait de son corps. De quelque chose que sa seule volonté ne pouvait pas changer.
Le silence retomba encore une fois, lourd, seulement troublé par le bruissement du vent dans les arbres. Michael détourna le regard, la mâchoire contractée. Il semblait déjà vouloir mettre fin à l'entretien.
— C’est tout ce que tu voulais me dire ? C'est pour ça que je suis là ?
Alexis fut terrassé par l'envie de lui répondre oui, de tourner les talons et de le planter là sur son banc. Michael le mériterait. Mais ce qu’il devait lui dire était trop important pour une crise d’ego.
— Non, dit Alexis en retrouvant un calme glacial. Tu te souviens de notre folle soirée au mois de mai ?
— Oui, dit Michael en roulant les yeux.
C'était la dernière fois qu’ils s’étaient parlé avant aujourd’hui. Alexis avait par la suite senti une fatigue extrême qui l’avait beaucoup inquiété. Il avait fait une prise de sang. Une prise de sang qui ne laissait aucune place au doute. Il avait même effectué un test pour en être certain.
— J’ai fait un test de grossesse, Michael. Il est positif.
Le silence qui suivit fut absolu, comme si le parc tout entier venait d'être vidé de son air. Le masque d'arrogance de Michael se fissura d'un coup. Il se figea, les yeux écarquillés, le regard soudain vide de toute sa superbe. Il balbutia d’une voix blanche :
— … Quoi ?
— Tu as très bien entendu.
— Mais… Comment c’est possible ?
La question était légitime. Michael n'était pas du genre imprudent, il utilisait toujours des préservatifs et leur protection était censée être infaillible. Mais le risque zéro n'existait pas. Un défaut de fabrication, un moment d'inattention dans la pénombre, un mauvais positionnement ou simplement un micro-déchirement... Au-delà de cela, ils n'avaient jamais discuté du fait d'avoir des enfants malgré la durée de la relation. La raison était simple : bien que ce soit biologiquement possible pour Alexis, sa carrière dans le football masculin de haut niveau le lui interdisait. C'était donc une option tout simplement inenvisageable qui aurait détruit sa place dans l'équipe bien avant les tests de la FIPA.
— Je ne sais pas comment tu gères tes préservatifs, Kaiser, répondit Alexis avec un sourire amer. En tout cas, je ne ferai pas de test ADN. Je n’ai plus trop le goût pour les tests humiliants.
Michael sembla accuser le coup, pétrifié.
— Pourquoi tu me dis ça, Alexis ? demanda-t-il enfin.
— C’est ce qu’on fait dans ces cas-là.
L'espace d'un instant, Alexis crut voir Michael défaillir. Il guetta ce sursaut, ce moment où l’autre, terrassé par ses propres démons, abandonnait enfin ses masques pour s'ouvrir à lui et se réfugier contre son épaule. Mais le flottement fut de courte durée. Le visage de Kaiser se verrouilla instantanément, balayant toute trace de vulnérabilité.
— C’est ce qu’on fait dans ces cas-là ?… C’est ta vengeance plutôt, non ? Tu me punis ? Pour le test ? Pour ton exclusion ? C’est pas moi qui fais les règles, Alexis ! Je ne peux pas les changer ! C'est pas moi qui ai baissé les bras ! C'est toi !
Michael se leva brusquement, le banc tremblant sous la violence de son mouvement. Alexis encaissa l'accusation, les yeux fixés sur la poitrine de son ex-amant qui se soulevait sous le coup de la colère. Il entrouvrit la mâchoire, prêt répliquer, mais les mots moururent sur ses lèvres. A quoi bon ?
— Je ne sais pas ce que tu attends de moi, reprit Michael, les yeux fuyants.
Quelque chose se brisa définitivement dans la poitrine d'Alexis. Un sifflement aigu lui emplit les oreilles, étouffant le bruit du vent et des vagues sur l'étang. Le paysage du parc autour de lui sembla s'éloigner, laissant un vide abyssal. Alexis ne pouvait même plus se dire que le charme était rompu. En réalité, c’était bien pire que ça. Le vertige qui le saisissait venait d’une certitude bien plus brutale : il n’avait jamais été un magicien. Il n’y avait jamais eu de charme, de sort, jamais d’envoûtement réciproque. Il n'avait été qu’un illusionniste. Leur histoire n’avait été qu’un agencement de trucages, de miroirs et d’un faux décor qui s'effondrait juste devant lui. Une illusion sur laquelle le rideau venait de tomber définitivement.
— Rien. Je n’attends plus rien de toi, dit simplement Alexis.
Il se leva à son tour, ramassant son sac. Il n’en supporterait pas plus. Il s'éloigna d'un pas rapide vers la sortie du parc et se perdit dans la foule anonyme des passants sans jamais se retourner, laissant Michael et son passé au milieu des arbres.
Arrivé chez lui, Alexis tourna la clé et referma la porte. Puis, il s'affaissa contre le bois, vidé.
La tournure des événements ne le surprenait même pas. Il savait pertinemment que la réaction de Michael serait un coup de poignard supplémentaire. Et quand il faisait honnêtement le compte, des coups comme ça il en avait reçu beaucoup. Toutes les fois où Michael l'avait insulté, manipulé ou rabaissé, ces jours où il s’était montré cruel, bien avant qu'ils ne deviennent un couple. Ce silence lors de son exclusion, pour laquelle il n’avait pas eu un seul mot. Cette distance qu’il avait laissé s'installer. Et puis ce transfert à Madrid, qu'Alexis n'avait même pas appris de sa propre bouche. Aujourd'hui n'était que la suite logique, n’est-ce pas ?
Il se redressa péniblement. Il quitta le vestibule et passa dans le salon de son appartement, un vaste duplex qu’il avait pu acheter grâce à l'indemnité versée par le Bastard München à la rupture de son contrat. Une somme initiale doublée en échange d'une clause de confidentialité stricte, une clause par laquelle il s'engageait à ne faire aucune déclaration publique sur les raisons de son éviction et à ne jamais attaquer le club en justice. Il n’aurait probablement jamais dû signer cet accord. Il aurait dû se battre, exiger du club le respect des lois allemandes et le contraindre à le garder pour le championnat national, là où la FIPA n’avait aucun droit d’imposer ses tests. Mais il s’était senti si vulnérable, si terrifié par l'avenir, qu'il avait cédé. Michael avait peut-être raison de le mépriser, après tout. Il n’avait probablement pas assez lutté. Il était juste parti silencieusement, supprimant intégralement ses réseaux sociaux. Il s’était écrasé.
Alexis balaya cette pensée. Non, il ne s’était pas écrasé. On l’avait écrasé. Il n'avait pas laissé tomber, comme avait dit Michael, on l’avait mis à terre. Et il n’y avait eu personne pour le relever. Pas même Michael. Surtout pas Michael.
Il sortit son téléphone, songeant encore une fois à contacter sa famille. Ses doigts frôlèrent l'application des contacts, avant de reculer comme s'il venait de toucher une plaque brûlante. Une angoisse monta en lui. Ses parents n'avaient jamais soutenu sa carrière dans le football, eux qui auraient tant voulu qu'il devienne scientifique, comme son frère, comme sa sœur. D’ailleurs Alexis ne leur avait encore rien dit. Rien. A aucun des membres de sa famille, que ce soit son exclusion du Bastard ou sa grossesse. Et même s'il leur parlait peu, il les voyait encore pour les fêtes ou les anniversaires. Il ne pourrait pas dissimuler la vérité éternellement. Et ce moment où il devrait les affronter le terrifiait.
Alexis ne se sentait pas la force de subir leurs reproches. Il savait que sa famille n’attendait que ça : le voir revenir ramper à Hambourg pour leur donner raison. Que ses choix, tous ses choix étaient des erreurs. Le choix de continuer cette grossesse y compris. Car oui, il avait bien décidé de continuer. Il ne doutait pas que s’il leur en parlait maintenant, ils lui conseilleraient d'avorter. Ce serait la décision la plus rationnelle au vu de la tournure des événements. Certes, il possédait son propre toit, de l’argent de côté et le salaire de son Ausbildung. Il était tranquille sur le moyen terme.
Mais il était seul.
Alors comment ferait-il pour mener de front ses études, son travail et s’occuper correctement de… de ce qui arrivait. Pourtant, l'avortement n'était pas une option. Peu importe ce que sa famille pourrait lui asséner, peu importe que ce choix soit jugé déraisonnable. C'était sa décision et il la défendrait coûte que coûte. Il leur dirait que ce qu’il portait existait, que pour lui c’était suffisamment en vie, qu’aussi minuscule et abstrait que ce soit à ce stade, c’était là, qu’il en assumerait les conséquences, toutes les conséquences et qu’en aucun cas, il n'interromprait cette grossesse. En aucun cas.
Alexis se laissa glisser dans un fauteuil, cessant de se défendre mentalement.
Il mentait.
Le respect pour cette vie abstraite n'était pas la raison de sa décision. C'était autre chose. Une vérité bien plus sombre. S’il voulait absolument continuer, c’est parce que ce qu'il portait dans sa chair, c'était une part de Michael. Une part sacrée qui aurait peut-être ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son mauvais caractère. Une part de Michael qu'il voulait garder pour lui, rien que pour lui. Une part de Michael qu'il allait chérir à chaque seconde, dont il allait prendre soin. Une part de Michael pour qui il serait tout et qui sans lui ne serait rien. Absolument rien. Une part de Michael qui ne le quitterait jamais et que personne — pas même Michael lui-même — ne pourrait lui arracher. Alors oui, cette part de Michael, il allait la garder, lui donner naissance, l'élever, la vénérer, la protéger, la sceller à lui.
Pour toujours et à jamais.
Alexis plaqua ses paumes contre ses tempes, ses ongles ancrés dans son cuir chevelu jusqu'à ce que la douleur physique engourdisse ses pensées. Une chaleur suffocante lui monta aux joues, non pas de colère, mais de ce dégoût viscéral qui tord les entrailles quand on s'aperçoit de sa propre déchéance. Il serra les poings, tirant sur ses mèches pour s'arracher à cette vérité : il venait de se faire piétiner, et son premier réflexe était de s'accaparer les gènes de son éternelle obsession comme un trophée.
Putain de merde.
Il relâcha ses mains. Il se leva et quitta le salon, comme pour fuir ses propres pensées, et monta à l’étage. Il se rendit directement à la pièce adjacente à sa chambre. Il s’arrêta sur le seuil. La pièce était complètement vide. Les murs immaculés attendaient d'être peints. Il y avait tout à faire. Posté dans l'encadrement de la porte, Alexis sentit un calme étrange l'envahir face à cette page blanche. Sa situation était objectivement désespérée. Son rêve de gloire était mort.
Pourtant, un sourire flotta sur ses lèvres. Peut-être que Michael se trompait. Il n'avait pas abandonné face à l'impossible. Il avait simplement changé de terrain, découvrant une nouvelle magie, loin des stades, une magie à inventer.
Et désormais, Alexis ressentait la curiosité vibrante de la pratiquer.
