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Michaël mit son chargeur de téléphone dans son sac d'un geste automatique. L'esprit absent, il ne pouvait agir que comme un automate. L'air lui semblait si lourd. Sa respiration était laborieuse. Ses mains le démangeaient. Il avait l'impression de flotter dans son propre corps et ce, depuis qu'il était rentré de son rendez-vous avec son manager une heure plus tôt. Les mots de ce dernier tournaient en boucle dans sa tête.
« Ray Dark me l'a interdit, mais... ça me semblait important. »
Après cette phrase, il lui avait tendu une enveloppe scellée. Elle n'était pas si épaisse que ça et pourtant, elle avait paru si lourde dans les mains de Michaël. Maintenant encore, elle semblait s'enfoncer dans les draps de son lit, là où il l'avait jetée en rentrant. Régulièrement, il lui lançait des regards. Il aurait peut-être dû la mettre au fin fond d'un tiroir pour ne plus y penser. Là, elle semblait le narguer en permanence. Lui envoyant des vagues d’angoisse, de souvenirs indésirables, de questions horrifiantes, de-
« Michaël ! »
La voix de Yoichi lui parvint soudain du rez-de-chaussée.
« Tu as fini ? Le taxi est déjà là ! »
Cette phrase lui fit le même effet qu’un coup de fouet. Il fallait qu'il accélère ! Sans réfléchir, il prit la lettre et la fourra dans son sac avant de le refermer. Il passa ensuite les lanières sur ses épaules, attrapa sa valise et descendit enfin. Une fois en bas, il tomba sur Yoichi qui fronça les sourcils à sa vue.
« Tout va bien ? Tu es tout pâle.
— Oui, oui, t'inquiète. Allons-y. »
Yoichi lui lança un regard perçant dont il avait le secret, mais n'insista pas, heureusement. Ils sortirent alors, leurs bagages à la main, et se dirigèrent vers le taxi. Le chauffeur prit leurs affaires et n'essaya pas de les importuner, restant très professionnel. C'était l'un des avantages de passer par le Bastard München pour réserver un transport. Parce que gérer un fan était bien la dernière chose que Michaël voulait faire en cet instant.
Toujours dans un état second, Michaël alla s'asseoir à l'arrière et laissa son regard se perdre à travers la vitre. Mais lorsque la voiture démarra, Michaël sentit les doigts de Yoichi s'entrelacer aux siens. Il tourna aussitôt la tête vers lui. Yoichi le fixait avec des yeux doux, mais attentifs.
« Tu es sûr que ça va ? »
Michaël resta silencieux un instant, avant de soupirer.
« Je t'en parlerai plus tard. »
Il ne voulait pas lui mentir (c'était inutile de toute façon, Yoichi avait un sacré radar et détectait toujours quand il allait mal). Seulement, il ne se sentait pas encore capable d'en discuter avec lui. Même lui ne savait pas encore comment traiter ce... cette lettre. Yoichi hocha alors la tête et resserra ses doigts en douceur. Il n'ajouta aucun mot, mais son toucher était si réconfortant qu’il parvint à l'apaiser tout au long du trajet.
Lorsqu'ils arrivèrent à l'aéroport, Michaël attacha ses cheveux en un chignon serré, avant d'enfiler une casquette et des lunettes de soleil. Yoichi, quant à lui, mit un masque de protection sur le bas de son visage. De cette façon, personne ne devrait les reconnaître. Ils tirèrent ensuite leurs valises jusqu'à l’intérieur, se dirigèrent vers le comptoir pour les faire enregistrer, puis passèrent la sécurité. Ce ne fut qu'au moment où ils entrèrent dans le salon privé que l'aéroport réservait aux personnalités célèbres que Michaël eut un sursaut. Son front tomba. Merde !
« Que se passe-t-il ? demanda aussitôt Yoichi.
— J'ai... j'ai oublié de prendre mon ballon. »
C'était stupide. Ce n'était qu'un vieux ballon. Il avait clairement passé l'âge de l'emporter partout. Pourtant... Pourtant... Putain ! Comment avait-il pu être aussi con ?! Avec tout ça, il allait forcément en avoir besoin et-
« Ne t'en fais pas, je l'ai mis dans ma valise. »
Il… Oh. L’esprit de Michaël s'apaisa quelque peu.
« Merci. »
Yoichi ne dit rien, mais lui reprit la main. Profitant du fait qu'ils étaient seuls dans ce salon, il l'amena contre lui et passa ses bras autour de son corps. Michaël se fondit aussitôt dans son étreinte chaleureuse.
« Ça va aller, chuchota ensuite Yoichi dans le creux de son oreille. Je ne sais pas quel est le problème exactement, mais tout va bien se passer, tu verras. »
Michaël inspira profondément, puis hocha la tête. Allez ! Il fallait qu'il se ressaisisse ! Après tout, il allait passer quinze jours à la plage de Nishihama avec Yoichi et ses parents. Depuis que Yoichi et lui étaient en couple, soit cinq années complètes, ils organisaient régulièrement des séjours au Japon pour aller voir ses parents. Et, en toute sincérité, Michaël adorait ça. Bien sûr, au début, ça l'avait pas mal stressé. Mais Issei et Iyo étaient les personnes les plus gentilles que Michaël ait jamais rencontrées. Ils avaient su le mettre rapidement à l'aise. Et, au fil des années, Michaël avait appris à se sentir en confiance auprès d'eux. Ils s'entendaient si bien que cela faisait trois ans, désormais, qu'ils organisaient des vacances ensemble. Et ce n'était pas près de s'arrêter. En plus, cet été, il n'y avait ni Coupe du Monde ni championnat d'Europe. Michaël allait pouvoir pleinement se reposer.
Du moins, c'était le programme, jusqu'à ce que son manager lui donne cette lettre.
À cette pensée, Michaël se laissa encore plus aller dans l'étreinte de Yoichi. Dans le creux de ses bras, il avait l'impression que rien ne pouvait lui arriver. Il s'attacha de toutes ses forces à cette sensation durant leur attente. Puis, lorsqu'ils purent monter dans l'avion, Michaël tâcha de garder un contact physique avec son compagnon. Même infime, ça lui suffisait. Sentir la peau de Yoichi contre la sienne l'aidait à rester dans l'instant présent. À rester ancré dans la réalité. À ne pas se laisser noyer par les vagues.
Lorsqu'il foula le sol japonais, de trop nombreuses heures plus tard, il laissa Yoichi prendre les choses en main. Même s’il était pratiquement bilingue, il était trop claqué pour gérer la logistique. Il le suivit donc jusqu'à leurs valises, puis jusqu'au taxi que Yoichi avait réservé. Lorsqu'enfin ils arrivèrent devant la villa qu'ils louaient cet été, Michaël sortit du véhicule et s'étira longuement. Avec le décalage horaire, la matinée était déjà bien entamée ici, alors qu'en Allemagne, c'était encore la nuit. Ce premier jour, comme toujours, allait être le plus compliqué à gérer.
« Ah, vous êtes là ! Venez, on a déjà préparé le barbecue pour ce midi ! Et les chambres sont prêtes pour que vous vous reposiez après. »
La voix d'Issei sortit Michaël de sa léthargie. Oh... Un barbecue et une sieste, ça lui semblait un excellent programme ! Sa fatigue parut même diminuer rien qu'à cette pensée. Se forçant à afficher un large sourire, il salua ensuite les parents de Yoichi. Lorsque ces derniers l'enlacèrent, une vague de chaleur parcourut tout son corps. Il n'y avait rien à faire, même avec le temps, il ne s'habituait pas à être touché avec autant de douceur par eux.
« Mon chéri, sourit Iyo en le regardant droit dans les yeux, j'ai l'impression que tu as encore grandi !
— Pas du tout, se dépêcha de la contredire Yoichi. En revanche, moi, j'ai pris un centimètre !
— Seulement dans tes rêves », rigola Michaël.
Yoichi roula des yeux et prit les valises, tentant de rester digne. Une bouffée de tendresse envahit le cœur de Michaël à cette vision. Dieu qu'il aimait cet homme !
Après avoir vite fait poser leurs affaires, ils allèrent s'installer en terrasse où se dégageait déjà une délicieuse odeur de viande cuite. Issei fit un geste à Michaël pour qu'il se rapproche de lui. Michaël l'observa un instant retourner les brochettes. Il espérait qu'il n'avait pas besoin d'aide parce que franchement, il était nul en cuisson.
« J'ai regardé ton dernier match amical, chuchota alors Issei sur le ton de la confidence. Et tu sais quoi ? Quand l'arbitre a sifflé le hors-jeu, j'ai directement compris pourquoi. Je m'améliore, n'est-ce pas ? »
Issei affichait un tel air de fierté que c'en était drôle. Michaël retint malgré tout son rire et hocha la tête.
« C'est une super avancée. »
Il essayait de se montrer enthousiaste, mais le cœur n'y était pas vraiment. Il se laissa ensuite porter par la conversation, tentant de donner le change, mais son esprit s'envolait de plus en plus loin. Les vagues revenaient. Et la nourriture n'arrangea rien. Même les douces saveurs de la viande ne parvenaient pas à le sortir de son état.
« Non, non, Yoichi, ne te tracasse pas avec ça, déclara Iyo à la fin du repas en voyant que son fils commençait à débarrasser. Va te reposer avec Michaël. »
Ce dernier ne se fit pas prier et s'éloigna sans tarder dans leur chambre. L'air frais l'accueillit aussitôt. Sa tête tournait, il sentait poindre une migraine. Il n'avait qu'une seule envie : se glisser dans les draps et plonger dans l'inconscience. Il ouvrit sa valise pour attraper un jogging lorsque Yoichi entra à son tour.
« Je ne sais pas si je vais dormir, je ne suis pas si fatigué que ça. »
Typique de Yoichi, ça. Alors que Michaël avait l'impression qu'un train lui était passé dessus, Yoichi était comme un poisson dans l'eau. Comment se faisait-il que le décalage horaire ait si peu d'effet sur lui ? Il y avait vraiment des injustices dans ce monde. En temps normal, Michaël se serait plaint de façon exagérée en espérant que Yoichi le chouchoute, mais là, son esprit était trop épuisé pour ça.
« Repose-toi, reprit Yoichi. Je vais déjà ranger nos affaires, comme ça tu ne devras pas t’en occuper. »
Sur ces mots, il attrapa le sac à dos de Michaël et s'apprêta à l'ouvrir. Le sang de ce dernier ne fit qu'un tour. D'un geste brusque, il arrêta le bras de Yoichi.
« N'y touche pas ! »
Sa voix se teinta d'une horrible touche de désespoir. Yoichi le fixa avec des yeux larges. Le cœur de Michaël pompait du sang de toutes ses forces dans sa poitrine. Merde... Merde... Mais qu'est-ce qu'il était en train de faire, là ?
« Michaël... Qu'est-ce que tu as ?
—... Désolé... Je... c'est... »
Il ne savait même pas comment le dire. Ni quoi dire, en vérité. Il se sentait juste perdu, au milieu de ses ténèbres. Englouti par les vagues. Il relâcha le bras de Yoichi et s'assit sur le lit, effaré par son propre comportement.
« Est-ce que je t'ai fait mal ? demanda-t-il d’une voix craintive.
— Non, ne t'inquiète pas. »
Lentement, Yoichi vint s'asseoir à ses côtés. Sa main se glissa dans la sienne.
« Tu ne veux toujours pas en parler ?
—... Non. Pas maintenant. Mais bientôt, promis. »
Tout ça, c'était... c'était trop. Si son esprit ne savait pas quel mot mettre sur cette situation, comment sa bouche y parviendrait-elle ? Heureusement, Yoichi ne le prit pas mal. Il caressa en douceur sa paume et lui sourit avec une tendresse infinie.
« D'accord. Dors un peu, on en discutera plus tard. »
Michaël hocha la tête. À bout, il se changea, puis se glissa dans les draps et laissa Yoichi positionner correctement la couette sur ses épaules. Ce dernier lui posa ensuite un doux baiser sur la tempe.
« Est-ce que tu veux que je t'apporte ton ballon ?
—... Oui. »
Si stupide. Pourtant, il en avait terriblement besoin. Si ses mains entouraient son ballon, au moins, elles n'entoureraient pas son cou. Yoichi se releva pour aller le chercher, puis le posa entre ses bras.
« Bonne sieste, mon amour. Je viendrai te réveiller dans deux heures. »
Michaël hocha la tête. À peine ses yeux se furent-ils fermés qu'il sombra dans un profond sommeil sans rêves.
Lorsque Yoichi vint le réveiller, comme promis, plusieurs heures plus tard, il le fit par de tendres caresses dans ses cheveux. Michaël émergea en douceur du sommeil. Il garda les yeux fermés un instant, appréciant son toucher. S’il était un chat, il serait clairement en train de ronronner de toutes ses forces. Bien sûr, il aurait bien dormi plus longtemps, mais il aurait été complètement décalé alors. Allez, il fallait qu’il se bouge. Il s’étira et ouvrit enfin les paupières. Il aperçut assez vite que Yoichi avait rangé toutes leurs affaires, sauf celles de son sac à dos qu'il n'avait pas touchées. Michaël prit une profonde respiration, soulagé.
« Je te préviens, rigola Yoichi en voyant qu’il était pleinement réveillé, mon père a sorti les cartes. On est bon pour une fin d'après-midi jeux ! »
Michaël sourit. À chaque vacances, c'était pareil. Issei était un amoureux des jeux de cartes. Au départ, Michaël s'était montré peu réceptif. Surtout parce qu'il n'y connaissait rien du tout, mais Issei avait passé de nombreuses heures en tête à tête avec lui pour lui expliquer les règles de ses jeux préférés. Cette attention... Aujourd'hui encore, quand il y pensait, Michaël pouvait sentir son cœur se réchauffer.
Michaël s’accrocha à ces souvenirs pour ne pas laisser les vagues l’envahir à nouveau, puis se força à quitter le lit. Il se rhabilla et suivit Yoichi sur la terrasse. Le soleil était si chaud. Heureusement, la villa avait une pergola, sous laquelle une grande table était installée. Issei et Iyo y avaient déjà pris place. Une grande cruche de citronnade avait également été préparée, ainsi que des canettes de coca posées dans un bac rempli de glaçons. Encore une si gentille attention...
« Bon, les garçons, on se fait un whist ? proposa Issei avec un large sourire.
— On ne peut pas faire un trou-du-cul, plutôt ?
— Tu dis ça parce que tu as raté ta petite misère à l’âge de dix ans et que tu ne t'en es jamais remis ? se moqua gentiment Michaël qui avait entendu cette histoire un nombre incalculable de fois.
— J'avais neuf ans ! se défendit Yoichi. Très bien, si tu le prends comme ça, je vais te plumer, je te préviens ! »
Michaël éclata de rire, bien décidé à lui en faire voir de toutes les couleurs. Mais, contre toute attente, ils se retrouvèrent plus souvent alliés qu'adversaires, leurs jeux se complétant étrangement presque à chaque fois. D'après Issei, c'était le destin !
Les parties s’enchaînèrent dans la bonne humeur, permettant à Michaël d’oublier ce qui était toujours caché dans son sac. Lorsque l'après-midi prit fin, Michaël se sentait donc plus apaisé.
« Bon, je propose qu’on s’arrête là, finit par lancer Iyo, à la fin d’une partie. Je vais préparer le repas.
— Je viens avec toi », proposa aussitôt Yoichi en se redressant.
Michaël amorça un mouvement pour se lever également, mais Yoichi posa une main sur son épaule.
« Reste. Tu nous aideras après le repas. »
Michaël savait que ça ne servait à rien d’insister, Yoichi étant pire qu’une mule. Il ne put donc qu’acquiescer. Après le départ d’Iyo et de Yoichi, le silence s’installa. Maintenant que l’effervescence du jeu était retombée, Michaël pouvait sentir les vagues se réveiller en lui. Pourquoi ? Pourquoi ne pouvaient-elles pas le laisser en paix rien qu’une journée ?! Agacé, Michaël serra plusieurs fois les poings, tâchant de garder le contrôle sur ses émotions.
« Tout va bien, mon grand ? »
Face à lui, Issei l'observait avec attention. Il n'avait pas le regard aussi vif que son fils, mais il avait une façon de le regarder qui faisait que... que Michaël se sentait réellement vu. Ce qui ne manquait jamais de le troubler, même après tout ce temps.
« Désolé, je me perds un peu dans mes pensées.
— Rien de désagréable, j'espère. »
Michaël hésita, un instant. Puis, sans qu'il comprenne vraiment pourquoi, ses lèvres s'ouvrirent d'elles-mêmes.
« Mon manager, il... il m'a donné une lettre. »
Ses mains tremblèrent légèrement à cette phrase. Il n’avait pas prévu de lui en parler. Pourtant, maintenant que ces mots étaient sortis, il ne put arrêter les suivants.
« Une lettre de mon père. »
Son souffle se bloqua dans sa gorge. Ses paumes devinrent moites. Il ne regarda pas Issei, ne souhaitant pas faire face à sa réaction. Après tout, Issei était au courant de tout son passé. Michaël s'était épanché auprès de lui plusieurs fois. Issei dégageait une telle aura rassurante... paternelle... que Michaël n'avait pas pu s'empêcher de se confier à lui à différentes reprises.
« Je pensais qu'il n'avait plus le droit de te contacter, commenta Issei avec une douceur incroyable.
— Oui... Ray Dark le lui a interdit lorsqu'il m'a pris sous sa tutelle. Je ne sais pas ce que cette enflure a bien pu dire à mon manager pour le faire céder. Peut-être qu'il est mourant... »
Michaël lâcha un rire sinistre à ces mots. Mourant, hein ? Ce serait si... si... Si quoi, au juste ?
« Je ne sais pas ce qu'elle contient, avoua Michaël, à voix basse. Je n'ai pas encore osé l'ouvrir. Je ne sais même pas si je dois le faire ou non. »
Mal à l'aise, Michaël but une gorgée de son coca, ce qui le fit encore plus penser à son père. La réalité se matérialisa alors clairement dans son esprit. Dans son sac à dos, il avait une putain de lettre de son père ! De son père ! Il avait envie de rire. Il avait envie de vomir.
« Il n'y a que toi qui puisses décider quoi faire de cette lettre, lui répondit Issei d'un ton toujours aussi doux. Mais tu dois te préserver. Tu ne lui dois rien. Si tu veux lire cette lettre, il faut que tu le fasses pour toi, dans la mesure du possible. Même si je sais que c'est plus facile à dire qu'à faire. »
Michaël prit une profonde inspiration, avant de relever les yeux vers lui. Il croisa ensuite le regard d'Issei, si gentil. Ses épaules se détendirent. C'était fou de constater à quel point il se sentait toujours en sécurité auprès de cet homme. Si seulement il avait pu grandir à ses côtés.
« J'imagine qu'il a besoin d'argent, murmura-t-il alors. C'est la raison la plus logique pour laquelle il me contacterait. Mais... s'il a d'autres choses à me dire... »
La voix de Michaël trembla d'émotion. Et si son père regrettait ? Si, finalement, il réalisait qu'il... qu’il l'aimait ? C'était... improbable, bien sûr. Et même si c’était le cas, ça n'effacerait en rien leur passé. Michaël savait qu'il devrait juste le haïr de toutes ses forces, seulement... Seulement, il avait un immense vide dans le cœur. Un vide que seul l'amour parental pourrait combler. Même Yoichi ne pouvait rien faire contre. Alors peut-être que...
« Même s'il est merdique, c'est le seul père que j'ai, souffla-t-il. S'il y a une chance que- »
Il s'interrompit lui-même. Dieu qu'il était pathétique ! Il était à ce point désespéré ? Tout ce temps, il pensait pourtant avoir réussi à guérir certaines de ses blessures. Mais ce contact avec son père... cette simple lettre... Il avait l'impression de redevenir un enfant qui ne voulait qu'un geste tendre de son père.
« Michaël... »
Issei marqua une pause, comme s'il réfléchissait à la façon de poursuivre sa phrase.
« Ce n'est pas forcément vrai. »
Michaël fronça les sourcils, ne comprenant pas ce qu'il voulait dire par là. Issei lui sourit, laissant la tendresse envahir ses yeux.
« Tu sais, j'ai toujours rêvé d'avoir deux enfants, reprit-il d'une voix douce. Malheureusement, il y a eu des complications après la naissance de Yoichi. Les médecins nous ont parlé d'infertilité secondaire. Bien sûr, j'ai eu de la chance d'avoir un enfant, donc je ne suis pas à plaindre, mais cette nouvelle a quand même été très dure à encaisser. »
Les yeux d'Issei se perdirent un instant dans le vide, comme s'il se replongeait dans sa souffrance de l'époque.
« Ça a été un deuil étrange à faire. Ce n'était pas une perte à proprement parler, mais cette absence m'a quand même rendu triste. »
Puis, sans aucune suite logique, Issei afficha un large sourire. Son regard, toujours aussi doux, plongea sans aucune hésitation dans celui de Michaël. Ce dernier tressaillit face à son intensité.
« En réalité, je devais juste me montrer patient. La vie a fini par me donner ce deuxième enfant que je désirais tant. »
Le cœur de Michaël saisit avant son cerveau l’implication de ces mots et se mit à battre de toutes ses forces.
« Tu n'es pas obligé de le voir de la même façon. Je ne t'en voudrai pas. Mais je voulais que tu le saches. Dans mon cœur, j'ai deux fils. Alors... si tu le souhaites... tu n'es pas obligé d'avoir un seul père. »
C'était... quoi ? Sa gorge se serra. Il ne savait pas quoi répondre tant les mots et les émotions se bousculaient en lui. Son souffle se fit court. Est-ce que... est-ce qu'il avait réellement bien entendu ? C'était fou... impensable... impossible...
Face à lui, Issei était si serein. Tellement sûr des phrases qu'il avait prononcées. Et ça, c'était... c'était... Les larmes montèrent aux yeux de Michaël qui détourna aussitôt son regard. Il se mordit la lèvre inférieure, refusant de craquer devant lui. Sans un mot, Issei se leva pour venir s'installer juste à ses côtés. Sa main, large et rassurante, se posa sur ses épaules. Et c'en fut trop. Michaël commença à pleurer. Avec une douceur incroyable, Issei fit des mouvements circulaires sur son dos. Michaël se demanda si c'était à ça que devait ressembler un véritable père. Cette pensée lui serra le cœur, faisant couler encore plus ses larmes. Issei resta à ses côtés, tel un roc, sans faire aucun commentaire. Ses gestes parlaient d'eux-mêmes.
Au bout de plusieurs longues minutes, Michaël se força à se calmer. Il ne pouvait pas se mettre dans un tel état. Sa respiration se stabilisa quelque peu, même si sa poitrine était encore lourde, prête à exploser à nouveau en sanglots.
« Je suis désolé, souffla-t-il. Je déteste ça.
— C'est naturel de pleurer, ne t'excuse pas pour ça. Et puis, ça fait du bien aussi. »
Michaël avait du mal à le croire. Ça ne lui avait jamais fait du bien de pleurer. Au contraire, il se sentait toujours sale, tel un moins que rien, quand il craquait. Malgré tout, les mots d'Issei l'apaisèrent. Ce dernier ne le jugeait pas. Et ça, c'était vraiment incroyable.
« Merci, murmura-t-il alors. Pour... pour tout. Ça me touche.
— C'est sincère. »
Michaël tenta d'afficher un maigre sourire, mais il ne put que grimacer. Ce n'était pas une réussite. Il inspira alors profondément.
« Je vais me rafraîchir, je reviens. »
Il se leva et se dirigea vers sa salle de bain. Heureusement, il ne devait pas passer par la cuisine. Il ne voulait vraiment pas inquiéter Iyo et Yoichi sur son état. Lorsqu'il croisa son reflet dans le miroir, il tiqua. Il avait l'air horrible. Ses yeux étaient bouffis, ses joues étaient rouges. Il était pathétique ! Il se passa de l'eau sur le visage d’un geste vif, espérant que les traces de sa faiblesse s'effaceraient rapidement. Il inspira et expira plusieurs fois d'affilée. Puis, il passa une serviette sur sa peau, avant de retourner dans la chambre. Il s'assit sur le lit et attrapa son ballon. Il le serra contre lui et fut rassuré par ce simple contact. Ses yeux dérivèrent ensuite vers son sac à dos.
Que devait-il faire ? Lire ou ne pas lire cette foutue lettre ? Son esprit se déchirait à ce dilemme. Il ne voulait pas avoir le moindre contact avec ce porc. De lui-même, il ne serait jamais retourné vers lui. Mais si c'était l'inverse... si c'était l'inverse, ça changeait tellement de choses. Ah, il était pathétique. Il y avait nonante-neuf pour cent de chance pour que son père soit juste intéressé par son argent. Mais le pour cent restant...
Ah ! Il devrait n'en avoir rien à faire ! Surtout que...
Tu n'es pas obligé d'avoir un seul père.
Son cœur se troubla. Il secoua la tête, laissa le ballon sur le lit, recoiffa vite fait ses cheveux en passant ses doigts dedans, puis quitta la chambre. Lorsqu'il sortit, il vit que Yoichi était en train d'apporter la salade. Michaël reprit aussitôt une posture assurée et lui sourit. Yoichi lui lança un long regard, clairement pas dupe, mais n'insista pas.
La soirée se passa sans encombre, même si Michaël pouvait sentir les yeux attentifs d'Issei se poser régulièrement sur lui. Il mangea léger et décida d'aller dormir tôt. Malgré sa sieste, il était toujours épuisé. Après avoir aidé à débarrasser et à tout mettre dans le lave-vaisselle, il repartit dans sa chambre. Issei et Iyo avaient décidé de se faire une soirée télé. Yoichi, heureusement, le rejoignit. Même sans que Michaël ait eu besoin de dire quoi que ce soit, Yoichi avait senti qu'il avait besoin de lui à ses côtés.
Quand ils furent seuls, Yoichi s'installa d'ailleurs sur le lit, avant de tapoter le matelas.
« Allez, viens là. »
Sans se faire prier, Michaël le rejoignit. Ils s'allongèrent tous deux, Michaël se lovant dans ses bras. Yoichi commença à caresser ses cheveux et fredonna une chanson japonaise. La même qu'il chantait toujours lorsque Michaël allait mal. Même lorsqu'il ne savait pas parler le japonais, Michaël avait aimé cette chanson si douce. Mais depuis qu'il comprenait les paroles, elle lui plaisait encore plus. C'était une chanson d'amour niaise, très clairement, mais qui lui allait droit au cœur.
Après avoir eu une bonne dose de caresses, Michaël laissa échapper un souffle tremblant. Il était temps qu’il lui explique la situation.
« J'ai eu des nouvelles de mon père. »
Le corps de Yoichi se tendit aussitôt. Il se redressa même, comme s'il était prêt à combattre.
« Quand ? Comment ? Il t'a fait du mal ?! »
Ses inquiétudes étaient touchantes. Michaël secoua la tête et se leva à son tour pour récupérer son sac à dos. Il l'ouvrit et prit la lettre. À nouveau, cette dernière semblait si lourde dans ses mains.
« Mon manager me l'a donnée. Je ne sais pas ce qu'elle contient. Peut-être des insultes, va savoir. Je ne suis pas sûr de vouloir l'ouvrir. »
Yoichi fixa l'enveloppe comme s'il voulait la carboniser.
« Ce connard ! Comment ose-t-il ?!
— Ce n'est rien, je t'assure. »
Yoichi haussa un sourcil, clairement sceptique. Michaël balança la lettre dans un coin de la pièce, sans même se préoccuper de l'endroit où elle atterrit. Il revint ensuite sur le lit.
« J'en ai parlé à ton père... Il... il n'est vraiment pas croyable, tu sais ? Apparemment, il me considère comme son deuxième fils. C'est insensé, non ?
— Pas vraiment. Je m'en doutais déjà.
— Oh... Alors... Tu veux bien qu'on se le partage ? s'étonna Michaël.
— Tout ce qui est à moi est à toi, tu sais bien. »
Affichant un doux sourire, Yoichi s'empara de ses lèvres. Le trouble de Michaël s'évanouit à ce contact. Ils se collèrent ensuite l'un bien à l'autre pour se câliner longuement.
Michaël ne savait toujours pas ce qu'il allait faire de cette maudite lettre, mais ça n'avait plus autant d'importance désormais. Parce qu'il avait une autre option que son connard de père. Il n'y avait pas que son amour qui comptait. Celui d'Issei aussi. Surtout que... être aimé par un homme aussi bon que lui avait bien plus de poids que les sentiments que son père pourrait avoir développés pour lui.
Alors qu'il ouvre ou non cette lettre, Michaël prit la ferme décision que ça ne changerait rien à sa vie. Le bonheur pouvait être un choix. Tout comme il avait accepté l'amour de Yoichi, il pourrait accepter celui d'Issei.
Et, à cette pensée, les vagues cessèrent enfin de s'agiter en lui.
