Work Text:
L’homme n’est plus. Renaît, poète. Je t’aime, Hoffman.
Ces mots n’ont jamais cessé de tourner dans la tête d’Hoffman. Ils sont les derniers auxquels il pense en se couchant, les premiers qu’il a à l’esprit en se levant. Ils sont imprimés à l’intérieur de sa rétine et s’y dessinent en lettre de feu chaque fois qu’il ferme les yeux. Ils sont une symphonie qui résonne jour et nuit dans son esprit. On pourrait lui reprocher d’y accorder une telle importance, mais quel homme réagirait autrement, en apprenant qu’il est aimé, et aimé par qui, aimé par une muse ?
Une Muse.
La Muse.
Sa Muse.
Non pas qu’Hoffman le clame à voix haute sur tous les toits. On le traiterait de fou, comme lors de l’affaire Olympia quand tous ces moqueurs se gaussaient de lui, eux qui étaient incapables d’aimer, incapable d’apprécier même la beauté d’une automate (mais cette scène a-t-elle eu lieu seulement ?). Et ceux qui ne le traiteraient pas de fou le moqueraient quand même en disant que si l’orgueil ne l’étouffait pas, il devrait. Hoffman est fier, mais pas fou. Il s’enorgueillit de l’amour de sa Muse, mais il ne le clame pas sur tous les toits.
À la place, assis à sa table sous l’unique mansarde de son appartement sous les toits, Hoffman écrit. Le papier crisse sous sa plume qui bouge à toute vitesse, ne s’arrêtant que pour être taillée ou pour s’abreuver dans l’encrier voisin. Il écrit avec frénésie. Il ne sait plus écrire autrement, plus depuis qu’Elle lui est apparue et l’a nommé sien. Elle est tout à lui comme il est tout à Elle, totalement, irrésistiblement à Elle. Il partira dans sa tombe avec son nom déposé sur ses lèvres et cloué dans le cœur, ou du moins il le ferait, s’il connaissait son nom.
Maintes fois déjà Hoffman lui a demandé ce présent si simple et si précieux d’une amante à un amant, son nom, mais elle le lui a toujours refusé. Elle n’est pas Clio. Hoffman n’a jamais eu d’appétence pour les grands récits historiques. Pour les mêmes raisons évidente, ce n’est pas Uranie. Ce n’est pas Polymnie. S’il avait de l’éloquence, ses amours se seraient mieux terminées, ou mieux encore, elles dureraient toujours. Les jeunes filles ont toujours complimenté son pas de danse, mais Hoffman serait prêt à jurer que sa muse n’est pas Terpsichore. Thalie, alors ? Impensable. On ouvrirait Hoffman en deux et on le disséquerait qu’on ne trouverait pas un atome de comédie dans ses veines. Sa vie fait rire ceux qui n’ont pas de pitié, et son lien à la comédie s’arrête là, tranché net avant que d’être né. Restent quatre candidates au titre, Calliope, Erato, Euterpe et Melmomène.
L’homme n’est plus. Renaît, poète. Je t’aime, Hoffman.
Pas Euterpe, donc, quel que soit son amour de la musique. Mais alors qui de Calliope, d’Erato et de Melpomène, car il n’exclue pas la muse de la tragédie, pas encore, pas vu les tours qu’a pris sa vie, a décidé qu’Hoffman méritait l’amour d’une muse ? Des fois, Hoffman parcourt frénétiquement les pages qu’il a écrites pendant la nuit. Poésie épique ou poésie lyrique ? Quel nom donnera-t-on à ce qu’il écrit ? Parfois, il a la sensation d’être le premier, le seul à écrire ce qu’il écrit. Parfois, il a l’impression de ne faire que répéter ce que tant d’autres ont déjà fait. La Muse, sa Muse ne le rassure pas le moins du monde là-dessus.
Écrit, poète, lui répond-elle en pressant ses lèvres sur son front. Écrit, mon génie, et ne te soucie pas de ta gloire. Je suis là pour ça. Écrit, et elle te tends les bras, la gloire littéraire, la seule vraie forme d’immortalité. Ils se disputeront pour savoir qui est le vrai toi, mais je serais la seule à te posséder, demain comme aujourd’hui. Et ne dis pas que tu ne saurais toucher à la comédie. Tu sais faire rire, et pas seulement de toi. Le rire grinçant reste un rire et il peut être salvateur. Écris et fais-moi rire par ta satire oh mon doux génie.
Nul génie n’a jamais connu la gloire de son vivant, songe Hoffman, mais il n’ose pas le dire à voix haute. Sa Muse l’intimide parfois, mais dès qu’elle le sent rempli de doute, ses lèvres quittent son front et se déplacent vers les siennes et Hoffman oublie tout ce qui n’est pas sa Muse, il tombe à ses genoux et pour toutes les heures qui suivent jusqu’à l’aube suivante il lui professe son amour sur le plancher, sur le lit, sur son bureau et dans toutes les langues qu’il connaît. Quand il se réveille sur le sol, le souffle court et luisant de sueur, il rampe plus qu’il ne marche jusqu’à son bureau, et il écrit, écrit, jusqu’à ce que le besoin de feuilles, d’encre, de chandelles ou de nourriture ne le force à laisser sa plume glisser d’entre ses doigts gourds et à sortir affronter un monde qui lui est de plus en plus irréel.
Il est fort heureux que sa Muse ne le quitte pas même quand il s’aventure au-dehors. Sans elle, il n’est pas sûr qu’il aurait encore la force d’affronter cette normalité qui lui est devenu étrangère. Dans les rues de Berlin devenues méconnaissables à ses yeux fatigués Elle marche à ses côtés sous les traits de Nicklause, un sourire aux lèvres, consciente qu’Hoffman s’affole de la désirer autant sous cette forme masculine que féminine. Parfois, c’est une Olympia aux joues roses et aux expressions d’une vivante qui l’accompagne. D’autre fois c’est une Antonia qui n’a pas l’air à deux doigts de glisser dans la tombe, ou une Giulietta dont les yeux s’attendrissent en le regardant, ou une de ces femmes dont il a jeté la forme sur le papier. Ont-elles seulement existé ailleurs que dans son imagination, Olympia, Antonia et Giulietta ?
De Stella seulement il ne doute pas de la réalité, ne fut-ce que parce qu’il voit sans cesse des affiches clamant ses succès passés et à venir dans les rues. Stella est réelle. Les autres… Qui sait ? Sa Muse, du moins est réelle. Il ne peut pas en douter, au risque de sombrer définitivement dans la folie, car s’il n’a plus Stella, s’il n’a plus sa Muse, que lui reste-t-il ? Sa Muse est tout pour lui, son inspiration, sa joie de vivre, le peu qu’il lui reste, son bon sens et sa capacité à parler à ses contemporains, en particulier ses éditeurs et ses débiteurs, sans hurler à s’en casser la voix.
Étrangement, et pour la première fois depuis des années, il ne ressent pas le besoin de boire de l’alcool, même quand il passe devant un tripot d’où sortent les rires des étudiants. Enfuies les années de débauche, comme tant d’autres choses… Depuis combien de temps ne l’a-t-on plus vu chez Luther ? Les dernières fois qu’il est passé, l’enseigne semblait fermée et il parvient à peine à s’en émouvoir, et pourtant, c’est sa jeunesse qui s’en va avec la taverne. Il n’est pas non plus ces derniers temps sorti pour aller à l’opéra s’enivrer de musique, de Mozart surtout qu’il adule. Il est vrai qu’aller à l’opéra, c’est risquer de voir Stella, c’est risquer la rechute. Sa Muse a raison de lui prendre le bras et de l’éloigner de ces tentations, même si Stella est la seule vraiment dangereuse.
Qu’importe, au final. C’est désormais d’une toute autre manière qu’il se saoule, pendu au sein de la Muse comme un enfant qui sanglote après le lait maternel, comme une amante se pend au cou de son amant. Ses vieux amis s’amusent, quand il les voit encore, de ce qu’il ait tiré de ses divagations d’ivrogne de si jolies histoires.
À ses côtés, sa Muse pince les lèvres en les entendant dire ça, mais elle ne commente pas leurs propos, pas avant qu’ils soient à nouveau tombés au creux de leur lit, et seulement pour lui dire de ne pas les écouter, qu’elle sait, elle, la valeur de ce qu’il écrit et qu’on applaudira un jour des œuvres inspirées par ses contes. Stella ne lui a jamais dit des choses pareilles, même dans ses rêves les plus fous.
Aucun de ses amis n’intègre jamais la Muse dans leurs conversations, même lorsqu’elle est Nicklause qui devrait leur être familier. Hoffman préfère ne pas penser à ce que ça veut dire, tout comme il ignore les commentaires de ses anciens compagnons de beuverie quand ils disent qu’il a l’air d’avoir un pied dans la tombe. C’est eux qui ont l’air chaque fois plus vieux, comme si des mois s’écoulaient entre chacune de ses sorties et non pas des jours. Hoffman, lui, se sent parfaitement bien (et qu’importe qu’Antonia proclamait aussi aller mieux juste avant sa mort). Tout ce qu’il veut, c’est simplement retourner écrire parce que trop d’idées se précipitent dans sa tête. Un chat qui écrit son autobiographie. Deux pauvres romains jouant aux sultans pendant le Carnaval. Des jouets qui s’animent et partent en guerre contre les souris. Une vie peut-elle suffire à coucher tous ces mots sur le papier ? Oui, dit la Muse, ta vie toute entière passée là près de la chandelle.
La chandelle à côté de lui, justement, est presque morte. Il faudra qu’il en rachète d’autre, mais d’abord, il laisse la Muse poser vingt baisers sur ses paupières fermées, son cou et ses mains, et il se remet à écrire à la lumière de la lune, à la lumière des yeux de sa Muse, de vrais yeux, de beaux yeux, plus beaux que ceux d’Olympia.
Hoffman parcourt parfois ses manuscrits amoncelés sur sa table de travail et sur chaque surface plate de son appartement, à l’exception de son lit. Ses personnages masculins lui ressemblent de plus en plus, écartelés entre l’amour et la folie, incapable de discerner le vrai du faux, parfois sauvés par l’amour, parfois détruits en dépit de lui, parfois tentant de l’entraîner avec lui dans la mort et la folie.
Il y a une chose cependant sur lesquels ses héros de papier diffèrent d’Hoffman lui-même, et c’est qu’il y a en eux une vie, une jeunesse et une passion qu’il ne ressent plus pour rien d’autre que sa Muse et l’inspiration qu’elle lui offre, comme s’il avait été vidé du reste.
L’homme n’est plus. Renaît, poète. Je t’aime, Hoffman.
Oui, elle l’aime, et Hoffman l’aime en retour. Mais combien de temps le poète peut-il survivre à la mort de l’homme ? Stella a réduit son cœur en cendres. La Muse lui a permis de brûler à nouveau, mais d’un brasier peut-il naître autre chose que d’autres cendres ?
Des mots, lui réponds la muse à l’oreille, tes mots, tes tourments tes angoisses faites chair et faites encre. Hoffman opine alors et reprend la plume qu’il a lâchée à cause d’une soudaine douleur dans ses mains, et il se remet à écrire. Mais est-ce assez que d’offrir des mots à la femme qu’on adore ? Oui, réponds la Muse, et laisse-moi te le prouver avant de l’entraîner à nouveau au lit.
Sa Muse est sa vie, la plume au bout de sa main, l’air qu’il respire, la seule nourriture dont il ait besoin et qui puisse encore le sustenter. Toutes les autres nourritures ont perdu leur saveur, tout comme l’alcool ne parvient plus en lui à créer l’euphorie. Il n’y a plus que la Muse qui y parvienne, avec ses yeux plus brillants que ceux d’Olympia, sa voix plus touchante que celle d’Antonia et son sourire plus troublant que celui de Giulietta (pourquoi alors Stella lui paraît-elle encore plus réelle que sa Muse ? Mais il ne posera pas la question. Hoffman sait ce qui se passe quand certaines questions sont prononcées à voix haute, et il craint plus de perdre son inspiration que de perdre sa Muse car elle le maintient en vie).
Chaque nuit est un émerveillement, une première fois sans cesse recommencée, des baisers qui ont toujours quelque chose de nouveau. Entre ses bras, Hoffman renaît chaque nuit, et son inspiration s’enflamme après chaque étreinte. Il est un homme neuf, un nouveau poète, il se trompait en disant qu’il fatiguait et qu’il craignait de s’éteindre quand chaque étreinte apporte un nouveau conte, un nouveau poème, une chanson ou un opéra entier (et pourtant, chaque vague d’euphorie ne lui demande-t-elle pas plus de temps pour récupérer, et ses effets ne sont-ils pas plus brefs?).
Hoffman pourrait se noyer dans les bras de sa Muse (il s’y noie réellement, c’est juste qu’il est trop profondément enfoncé dans les abîmes qu’il ne sert plus à rien de ne faire remarquer). Lui faire l’amour, c’est faire l’amour à cent femmes en une. Faire l’amour à Stella faisait cette impression-là aussi, mais Hoffman ne l’a pas plus tôt pensé que sa Muse lui prouve à quel point il l’insulte en la comparant à une simple mortelle, et Stella n’était que trois femmes en une femme, pas une multitude. Elle se fait flamme entre ses bras, eau, métal liquide, elle devient toutes les femmes qu’il a aimées ou aurait pu aimer, celles qu’il a inventées et celles qu’il a connues (sauf Stella, jamais Stella, car la Muse est femme et qu’elle est jalouse et qu’elle peut être cruelle comme elle voire pire encore), et même, parfois, quand elle veut avoir son attention, Nicklause lui-même, et Hoffman se refuse à analyser ses émotions quand elle se présente à lui sous cette forme masculine avec ce corps aussi mince que celui d’une femme mais avec des muscles qui peuvent mettre à terre son corps affaibli. Il pourrait rester des heures entre ses bras à lui faire l’amour et à la laisser l’asservir de toutes les façons possibles, mais de ses étreintes naissait l’inspiration et il doit alors lui échapper pour ramper jusqu’à son bureau jusqu’à être à nouveau écrasé par les doutes auquel cas elle l’entraîne à nouveau comme une vague et tout est à recommencer.
Inspiré par la Muse ou pas, les textes qu’il écrit restent sombres. Ils l’ont toujours été et même son humour ne sait que persifler. Une fois, il lui demande si elle en est vexée que des choses si noires naissent de sa plume après qu’elle lui ait fait l’amour, et elle rit. Cela te dérange-t-il que je sois protéiforme ?, demande-t-elle en retour, et comment pourrait-il ne pas l’aimer quand elle lui apporte tant, et il comprend alors ce qu’elle veut dire.
Stella ne l’a jamais accepté, elle. Stella a refusé qu’elle lui dédie ses textes, pour éviter qu’on l’accuse plus tard de l’avoir conduit au suicide. Elle plaisantait, mais seulement à moitié.
Je ne veux que ton bonheur, chuchote au contraire la Muse à son oreille quand il pleure sans savoir pourquoi. Accepte cette souffrance, transcende-la et couche-la sur le papier afin qu’elle réconforte ceux qui sont comme toi et qui n’ont pas le talent pour le dire. Fais trembler pour mieux soigner de la peur. Fais-les comme toi se demander où commence le réel et où l’imaginaire prends le relais. Laisse glisser sur le papier tes notes et tes pleurs, pousse un cri et par-delà la mort, tu verras d’autres y répondre. Tu auras l’immortalité, Hoffman, mon amour, car tes personnages le seront et tu verras qu’un jour sur scène un autre Hoffman chantera tes chagrins, mais en attendant, dis-moi ce que tu penses, et écris-le. Sois grand par tes larmes, oh mon amour.Hoffman obéit alors, quand elle prend la forme de Nicklausse, du premier ami qu’il ait eu et du seul qui n’ait jamais tenté de l’entraîner vers le danger, sa voix de la raison. Il ne lui demande pas si Elle a toujours été Nicklausse, ou si elle sait simplement mieux que tout autre comment le réconforter.
Stella, à sa place, lui aurait dit de poser la plume et de cesser d’être un tel rabat-joie d’une voix déjà ennuyée. Stella ne l’aimait jamais tant que quand il n’écrivait pas et qu’il se taisait. Son amour le faisait se rabougrir comme un arbre mourant. Celui de la Muse est le seul qui le fait s’épanouir, et qu’importe si la floraison le tue plus tôt et non pas plus tard et si ses bras ont de plus en plus de mal à tenir la plume. Les rares fois où il ose se regarder dans un miroir, il voit un homme étranger qui ressemble de plus en plus à Kleinzach et de moins en moins au jeune étudiant transi d’amour pour Stella. Mais qu’en sait-il au juste ? Il n’a plus de reflet, et celui que lui renvoie les deux miroirs que sont les yeux de sa Muse lui chante une toute autre chanson. De toute façon, où qu’il soit, l’ignoble Lindorff doit être dans un pire état que lui, et cela suffit à le consoler.
Si Lindorff a jamais existé. Hoffmann doute déjà de l’existence d’Olympia, Antonia et Giulietta. Copélius, le docteur Miracle et Spalanzani sont-ils aussi issus de ses élucubrations alcooliques ? Est-il Hoffman ou un de ses personnages, Kreisler, Theodore ou un autre, qui se prend pour Hoffman ? Il y aurait matière à écrire là-dessus, s’il en a le temps.
Qu’est-ce qui le tuera en premier, la maladie, ou la folie ?
L’homme n’est plus. Renaît, poète. Je t’aime, Hoffman.
Les mots de sa Muse flottent à nouveau à ses oreilles, et Hoffman cesse de s’en faire. Qu’importe au fond le monde, la folie, la déprimante normalité, ses angoisses et ses regrets ? Couchés sur le papier avec l’encre de ses armes, ils ne peuvent plus lui faire de mal. Non, sa muse a raison, cela n’a aucune espèce d’importance.
Hoffman a avec lui les deux seules choses nécessaires à la vie, l’amour et une plume. Sa Muse, Elle, Il, Nicklausse, peut importe le nom qu’on lui donne est l’une et lui prête l’autre. Qu’importe donc que ses jours se comptent en années ou en heures. Homme ou poète, homme et poète, Hoffman pleure, Hoffman écrit.
Hoffman vit, pour un temps encore.
Porté par l’amour de sa Muse, Hoffman vit, pour l’éternité, le temps d’une représentation, le temps d’un encore, le temps d’un bravo.
