Chapter Text
-Années 1970-
Les 100 soldats étaient agglutinés, entassés dans une salle de réunion, incapables de bouger sans se cogner contre qui que ce soit mais ils ne se plaignaient pas, déjà bien habitués à ce genre d’environnement. Ce n'était pas juste une question de respect militaire, de code, d'ordre à tenir, c'était aussi qu'ils avaient été 10 fois plus au début de tout ça, dans des salles à peine plus grandes, alors ils avaient appris à apprécier la présence des autres. Après tout, rien ne leur prouvait qu'ils seraient encore en vie le jour d'après. Au bout d'une longue attente, leur commandant entra dans la salle, d'un pas fort et remarqué. Il se positionna derrière son pupitre et les regarda tous puis un sourire poli, faux, travaillé s'étendit sur son visage alors qu'il tentait le bras vers l'un des hommes.
« Soldat 349, venez me rejoindre. »
Le terme "soldat" était un peu hypocrite d'ailleurs, ils étaient plus des sujets test qu'autre chose, mais utiliser ce mot-là leur donnait l'impression d'être importants, de faire partie de quelque chose de plus grand. Ils en venaient à oublier que leur vie entière était entre les mains de scientifiques incapables d'apprécier leurs sacrifices.
Le soldat 349, dont le nom ne servait qu'à peu de chose pour les hommes et rares femmes qu’il côtoyait à ses côtés tous les jours depuis des mois et des mois, s'avança jusqu'à l'estrade. C'était pour éviter un attachement à des personnes qui pourraient ne pas survivre si facilement à leur condition. Le rat était peut-être un peu trop émotionnel mais il aurait bien aimé connaître le nom de ses collègues. À la fin de leur service, ils en auraient le droit, on le leur avait certifié. Cette idée l'ennuyait mais il n'était pas du genre à désobéir. Il s'installa à côté de son supérieur qui posa sa main sur son épaule.
« Le soldat 349 ne suivra pas certaines séances durant les trois prochaines semaines pour congé paternité. »
Les autres soldats applaudirent tous, certains poliment, d’autres avec plus d'enthousiasme. Le soldat aurait dû être ravi de s'être fait accorder ce congé mais il savait aussi très bien ce qui allait suivre. Il servait d'exemple pour les prochains qui, dans leur vie privée, voudraient fonder une famille également. D'ailleurs, la main de son supérieur serra avec un peu plus de force son épaule.
« Oui, vous pouvez l'applaudir en effet, c'est une bonne nouvelle pour lui. Un mariage, un enfant, que pourrait-on lui souhaiter de plus ? Cependant, je tiens à ajouter une petite chose. »
Le soldat 349 continua de regarder droit devant lui, mais il ne regardait plus personne, juste un point dans de lointain, il faisait juste semblant d'être à l'aise avec toute cette situation.
Le test qui était effectué sur les soldats présents n'était pas n'importe quel genre de tests. Le but de cette opération était de rendre les animaux plus forts, plus puissants, de surpasser les compétences. Les 1000 volontaires s'étaient tous retrouvés injectés d'un produit qui n'était même pas adapté à la condition de la moitié d'entre eux alors ils avaient vite perdu plus de 50% des soldats - et ils n'étaient pas tous morts paisiblement. Puis étaient venues d'autres injections faites supposément pour solidifier et stabiliser le produit original. C'était pour ça qu'ils étaient aussi peu nombreux à présent. Les injections les rendaient instables et ceux qui survivaient n’étaient pas sûrs de pouvoir s’avérer chanceux.
« Pensez bien à nous signaler si votre enfant développe des habiletés également. Nous sommes déjà tous bien surpris de voir que vous n'êtes pas tous stériles avec ces tests ! »
Leur commandant partit d'un rire tonitruant qui fut accompagné de quelques rires polis. Personne n'avait trouvé ça très drôle quand ils avaient appris, après injection seulement, quels étaient les effets secondaires, et ils ne les connaissaient pas encore tous, ça ils le savaient très bien sans être des intellectuels pour autant. La nouvelle du bébé à venir pour le soldat 349 leur apportait un certain soulagement mais avec une terreur profonde, encore insoupçonnée alors que celui-ci hochait docilement la tête. La demande du commandant impliquait très sérieusement que si l'enfant s'avérait développer des capacités comme son père, il deviendrait propriété de l'armée et servirait de sujet-test comme eux tous.
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-2007-
André était installé dans son fauteuil, en train de regarder le match de foot. Il était un vieux rat à présent, fatigué, massacré non pas par sa prétendue maladie comme sa femme et lui le faisaient croire à tous sauf leurs enfants. Il avait parfois du mal à bouger ses jambes, comme si l'hydrokinésie qui lui avait été offerte "si généreusement" par l'armée quand il était encore le soldat 349. Il les appelait des médecins depuis quelques années, quand il avait entendu que la troisième génération de sujets-test ne se faisait plus au travers des quelques enfants de la génération précédente à avoir des capacités mais au travers d'injections de produit amélioré à la place de certains vaccins, de façon illégale bien sûr.
Il était en train de s'endormir quand il entendit la voix de sa femme s'affoler au téléphone. Il ne s'inquiétait jamais vraiment de ce genre de choses d'ordinaire, son épouse avait tendance à surinterpréter beaucoup de chose à cause de son manque d'attention et de sa mauvaise audition, mais quand celle-ci se précipita dans le salon aussi vite que ses petites pattes pouvaient le lui permettre, il comprit que ce n'était pas juste un petit truc. Elle lui tendit son petit téléphone portable et commença à dire à quel point la situation était horrible, tragique, que tout était foutu. Il s'énerva et l'intima de se taire avant de se concentrer sur le petit appareil.
« Bonjour mon fils.
- La petite a des pouvoirs. »
Simple. Droit au but. C'était ce qu'il avait demandé à tous ses enfants, des années plus tôt, de ne pas le ménager si l'un de leurs propres petits devait développer la moindre capacité mais il le regrettait à présent. Il s'affaissa un peu plus dans son fauteuil.
« Lequel ? »
Il ne se souvenait déjà plus si son fils avait donné le prénom de l'enfant, bien trop inquiet pour ce pauvre enfant qui voyait sa vie détruite, mais quand il l'entendit, il poussa un juron en passant sa main sur son front. Son fils n'avait toujours eu que des enfants à la santé fragile sauf une, une petite fille trop calme, trop sage, tellement immobile et discrète qu'ils l'avaient oubliée derrière eux par moments dans les rayons culture des magasins, sur des parkings, dans le jardin aussi une fois sous le soleil d’été, avec une culpabilité tellement forte, juste pas assez pour faire plus attention ou comprendre ce qui clochait chez elle. Évidemment, il fallait que ce soit la seule enfant sans problèmes qui hérite de sa malédiction.
Cette nuit-là fut la première d'une longue liste de nuits d'insomnie, l'ancien soldat étant tout bonnement incapable de se laisser reposer tant qu'il n'aurait pas réussi à trouver une solution.
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Devenir un soldat avait fait de lui un menteur et alors qu'André regardait son fils expliquer à sa fille qu'elle ne resterait que peu de temps si elle se débrouillait bien, il savait qu'il avait fait des menteurs de ses propres enfants. La petite fille resterait chez lui jusqu'à ce qu'elle contrôle parfaitement son pouvoir, et pas seulement ça, mais qu'elle soit aussi parfaitement capable de le rendre indétectable. Il était assez chanceux qu'elle n'en ait qu'un seul, la téléportation, mais il ne savait toujours pas comment agir exactement. Ils n'avaient pas les mêmes pouvoirs après tout.
Quand il plongea ses yeux dans ceux de l'enfant, il sut immédiatement que celle-ci ne croyait pas son père. Elle ne faisait que hocher la tête vaguement, son expression trahissant complètement sa crainte d’être abandonnée.
Les jours suivants, il se contenta d'observer la façon dont sa petite fille utilisait son pouvoir. Elle ne s'en servait que pour fuir une situation qui lui faisait peur, refusant très clairement de faire face au moindre conflit. C'était un souci parce qu'il savait très bien que ce serait une habitude qui resterait s'il n'agissait pas vite, mais si elle pouvait éviter certains problèmes, c’était tout de même mieux.
Quand il commença à entraîner la petite à utiliser son pouvoir n'importe quand, il eut l'impression d'être revenu à l'époque où il était un soldat. Il vit sa propre petite fille s'enthousiasmer d'enfin comprendre son pouvoir petit à petit, l'utiliser sans difficulté, devenir de plus en plus douée et surtout, elle ne se téléportait plus par accident comme elle avait pu le faire au début. Ça lui fit énormément de mal d'avoir ensuite à l'obliger à ne plus utiliser son pouvoir et de la voir se refermer sur elle-même.
Il regretta énormément ses actes, surtout quand il se rendit compte que sa petite fille lui mentait et qu'elle devenait douée à camoufler son pouvoir, encore plus que lui avait pu l'être. Il se demandait parfois sur quoi d'autre elle pouvait mentir mais il ne l'interrogea pas. Il savait que ça ne servirait à rien.
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-2021-
Rowen ne s'était jamais téléporté aussi loin, il était assez surpris d'avoir réussi, et surtout d'être à l'endroit exact où il voulait atterrir. Il se félicita silencieusement en se tapotant l'épaule avant de regarder tout autour de lui. Il était chanceux, il n'y avait personne. Il n'avait pas voulu mettre son uniforme pour se téléporter afin que les gens ne fassent pas le rapport entre Sonar Skipper et la tombe toujours fleurie mais ça comportait des risques d’avoir le visage découvert aussi, évidemment.
Il roula des épaules en arrière, pencha sa tête sur les côtés et expira longuement. Personne ne savait où il était et c'était une bonne chose. Il ne voulait qu'on le suive.
Il fit tourner la rose qu'il tenait entre ses doigts en regardant la tombe devant lui. Plusieurs noms étaient marqués dessus, ce qui était loin d'être surprenant pour une tombe familiale, mais il n'était venu que pour l'un d'entre eux.
Aujourd'hui, ça faisait 10 ans que son grand-père était mort. La maladie, c'était la raison officielle, même pour son père et ses oncles et tantes, mais sa grand-mère lui avait dit que c'était dû à ses pouvoirs. Elle n'était au courant que de si peu de choses sur le sujet mais juste assez pour l'avoir terrifié, volontairement ou non, pendant tant d'années. Il était assez persuadé qu'il n'aurait jamais la moindre réponse, et ce depuis tellement longtemps qu'il n'avait pas cherché à en avoir quand il était devenu lui-même un super héros. Il savait tout de même que si qui que ce soit dans sa famille venait à l'apprendre, il aurait des soucis.
Il posa la rose dans le petit pot posé sur la tombe. Il ne savait pas qui l'avait laissé là, n'étant clairement pas le seul à se rendre sur cette tombe mais ce n'était pas bien grave. Il s'accroupit ensuite et observa la tombe un moment sans rien dire. Il n'avait jamais vraiment su quoi dire, il n'était pas certain que ce fût nécessaire, mais il salua tout de même son grand-père par la pensée, pour la forme.
Il apprécia le calme environnant mais ce n'était pas une surprise. Il n'y avait rien de plus silencieux qu'un cimetière au milieu d'une ville morte et désertée. Ça lui changeait pas mal de la maison, pas qu'il y soit mal là-bas non plus.
Après un bon moment, il se remit debout, plia et déplia ses genoux, bougea un peu ses bras puis regarda tout autour de lui. Il n'y avait toujours personne. Il adressa un dernier petit mouvement de tête à la tombe, une petite révérence ridiculement exécutée puis se téléporta à nouveau chez lui.
Quand il arriva, personne n'avait remarqué son absence. Il n'était pas parti bien longtemps donc ça ne le surprit pas franchement mais il trouva tout de même assez impressionnant d'être passé inaperçu. Il était doué pour ça quand il le fallait.
Il pouvait entendre les autres parler fort en bas, s'il ne se trompait pas c'étaient Rapido et Looping. Ça ne devait donc pas être bien grave. Il les rejoignit quand même pour s'en assurer, au cas où. Il ne se passait jamais bien longtemps avant que l'un d'entre eux n'ait à en calmer d'autres. Au moins, ils ne s'ennuyaient jamais vraiment, c'était plutôt une bonne chose, puis il n'y avait plus vraiment de menaces pour la population alors ça gardait leurs réflexes en place, ce genre de petites querelles sans conséquences qui se faisaient entre eux parfois. C'était juste fatiguant au pire pour certains. Rowen en connaissait quatre qui ne se plaindraient certainement jamais d'avoir l'opportunité de se disputer de la sorte, en tout cas jamais sincèrement.
Les choses étaient comme ça et c'était très bien ainsi. Personne ne tenait vraiment à ce qu'elles changent.
